Publié le 02/02/2017 à 00:00 / Jura Agricole

Économie agricole

Dans un environnement économique désormais caractérisé par la volatilité des prix, et face aux aléas climatiques et sanitaires, les agriculteurs franc-comtois doivent inventer une nouvelle manière de conduire leurs exploitations : calcul du prix de revient des productions, maîtrise des charges, utilisation des possibilités comptables, fiscales et assurantielles pour passer le cap des années de vaches maigres.

 Une année blanche pour s'adapter

Les responsables de la caisse régionale du Crédit Agricole de Franche-Comté ont rencontré les représentants des chambres d'agriculture, des OPA et du syndicalisme à l'occasion de trois réunions départementales de travail. L'objectif : faire d'une part le point sur la crise de 2016 et les mesures d'accompagnement mises en place, et d'autre part, en tirer les enseignements nécessaires pour construire l'avenir. « On ne peut plus parler de crise, quand ça dure si longtemps, c'est un véritable changement de modèle ! », lance Frédéric Perrot, président de la FRSEA, qui salue toutefois la réactivité et la pertinence de l'action de la banque au cours de cette période difficile.


443 « années blanches »


« La politique du Crédit Agricole a été de segmenter sa clientèle agricole de manière à pouvoir proposer une réponse graduée, adaptée à chaque situation particulière », a détaillé à Lons-le-Saunier Philippe Marmier, directeur des marchés spécialisés au Crédit Agricole. Quatre catégories d'exploitations ont ainsi été définies, selon leur degré de difficulté économique, et les solutions techniques apportées. Premier volet du dispositif, l'année blanche, consistant dans le report d'annuités en fin de prêt « Nous avons accordé 443 ''années blanches'', le plus souvent partielles, qui représentent deux à six prêts par exploitation concernée, pour un montant global de 37 millions d'euros, soit en moyenne 85 000 euros par exploitation. Au niveau national, cela représente 100 millions d'euros, 43 000 en moyenne par exploitation. En Franche-Comté, 443 exploitations ont bénéficié du dispositif : 260 en Haute-Saône, 102 dans le Jura, 49 dans le Doubs et 32 dans le Territoire de Belfort. C'est surtout la zone basse qui est affectée. », poursuit Philippe Marmier. Il a aussi insisté sur la nécessité d'utiliser à bon escient ce répit accordé dans le remboursement des annuités. « Cette année blanche donne du temps, le temps de la réflexion pour tirer un bilan de la crise, chercher des solutions, et quand il y a un problème structurel, prendre les décisions qui s'imposent, comme une réorientation des activités de l'exploitation, l'arrêt d'une production, voire une réorientation professionnelle... »


Pactes de consolidation et de refinancement


Second axe, la consolidation et le refinancement des exploitations, une mesure adossée à un fond de garantie public, qui a permis de prêter aux exploitants à des conditions avantageuses, afin de leur permettre de restructurer leurs dettes et/ou à renforcer leur trésorerie. Néanmoins, un certain nombre de situations ''posent problème''. Si le bon prix du lait à comté a préservé bon nombre d'exploitations des difficultés économiques, les participants n'ont pas manqué d'évoquer les fragilités de cette filière. « Le niveau d'investissement de certaines structures atteint des valeurs alarmantes, qui posent la question de la valeur de reprise pour l'avenir. », prévient Jean-Yves Maire. « Beaucoup d'exploitations de la zone comté ont investit dans l'affouragement en vert, ce qui me semble risqué vis à vis du cahier des charges et de la pérennité de la filière », relève pour sa part Nicolas Saive, président des JA du Jura, qui évoque aussi l'importance stratégique de bien prendre en compte les risques systémiques quand on réalise les simulations économiques préalables aux installations des JA : hypothèses de dégradation du prix du lait, par exemple, ou d'une crise sanitaire avec des répercussions commerciales à grande échelle.
Le risque de défaut - en jargon bancaire, l'impossibilité matérielle de rembourser un prêt - reste à des niveaux très bas : 2,23 % pour les clients agriculteurs de la zone basse, à comparer aux 2 % constatés sur le marché des particuliers, et en tous cas bien inférieur à ceux du marché des artisans et des commerçants. Le banquier s'étonne néanmoins du peu d'engouement des agriculteurs pour l'assurance récolte. « On assure le matériel, on assure les personnes, et l'actif circulant n'est pas assuré ! Seulement 50 contrats d'assurance récolte ont été souscrits pour toute la Franche-Comté. » Pour Frédéric Perrot, adepte de ce système depuis son installation « les mentalités doivent évoluer dans le domaine de la gestion du risque agricole, et il faut dire que le mode de calcul n'est pas avantageux. Une bonne entrée en matière est de ramener le coût de l'assurance à un prix à l'hectare : chez nous par exemple, ça représente 19 €/ha. Mais attention, il faut bien comprendre que ce n'est pas une assurance revenu ! »


Audits, budgets de trésorerie, projections


Dominique Chalumeaux, président de la chambre d'agriculture du Jura, aborde de son côté la piste de l'épargne de précaution. « On ne pourra pas s'assurer sur tous les risques, climatiques, sanitaires, conjoncturels... et il faudra aussi amortir les bonnes années sur les mauvaises. » Il pointe aussi la nécessité de continuer à investir pour rester dans la course, mais sans perdre de vue la notion d'efficience. « On voit dans cette crise que ceux qui s'en sortent le mieux sont ceux qui ont maîtrisé leurs charges. D'une exploitation à une autre, il y a des écarts techniques très importants en matière de charges opérationnelles, qui indiquent des axes de progrès. Sur les 3 400 dossiers Agilor de l'année dernière, l'achat de matériel en représente la moitié : le matériel, c'est bien souvent de la ferraille au bout de 10 ans ! On peut quand même acheter un semoir en Cuma, non ? » Sans oublier la question essentielle de la connaissance de ses propres coûts de production : comment en effet prendre des décisions rationnelles en matière d'investissement si on n'a aucune idée de leurs répercussions sur les coûts de production et au final sur leur rentabilité ? « Nous devons changer de modèle et raisonner les amortissements en fonction d'un but, d'un objectif préalablement quantifié. » Aussi, pour les catégories d'exploitations les plus touchées par la crise, les audits organisés par la Région s'avèrent une opportunité à saisir impérativement. « En tout cas, nous l'exigerons, assorti d'un budget de trésorerie, préalablement à toute nouvelle demande de financement », insiste Philippe Marmier.
Jean-Louis Delorme, président de la caisse régionale du Crédit Agricole, conclut : « il n'y aura pas de développement sans agriculture, mais cela nécessite une réflexion pour accompagner le changement, que nous mènerons ensemble dans un esprit de partenariat : l'enjeu est avant tout de devenir tous bons en gestion et comptabilité de nos exploitations. »


Alexandre Coronel