Publié le 11/02/2016 à 00:00 / Jura Agricole

Congrès de la Fédération nationale bovine

Jean-Paul Bigard a laissé une chaise vide, en déclinant l'invitation de la Fédération nationale bovine qui l'avait convié à participer aux travaux de son congrès les 3 et 4 février à Bourg-en-Bresse. En revanche, le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll a fait front, sous les huées, en donnant quelques engagements aux éleveurs. Lucides et désabusés, les éleveurs ne semblent plus croire au chant des sirènes, qu'elles qu'elles soient...

Sortir des discours et des postures... voeu pieu ou vraie volonté ?

Accueilli sous les huées lors de son intervention le 3 février à Bourg-en-Bresse pour le congrès de la Fédération nationale bovine, Stéphane Le Foll a tenu bon et répondu aux critiques de Jean-Pierre Fleury, président de la FNB, par des engagements : décret à venir sur la pesée/classement/marquage destiné à moraliser les relations commerciales entre éleveurs et abatteurs, annonce d'un nouveau dispositif de cotation par France AgriMer pour ce mois de février, poursuite des négociations avec la Turquie pour la reprise des exportations de broutards, relèvement du seuil ICPE de 400 à 800 bovins, basculement du CICE vers des cotisations sociales pour 2017... Le ministre a également confirmé qu'il allait publier un décret sur l'origine des viandes dans les produits transformés, sans attendre le feu vert de Bruxelles.

 

Du respect, de la reconnaissance, des prix...


Mais il en fallait beaucoup plus pour calmer les esprits échaudés depuis des années par un trop plein de mesures sans réelle efficacité sur le long terme... ou perçues comme telles. On retiendra de ce congrès une ambiance générale très amère, désabusée, avec des éleveurs toujours combatifs mais qui ne semblaient plus tout à fait y croire. L'élevage français est au bord de la rupture, avec les politiques, comme avec un système qui les a amené « au bout du bout » de ce qui était supportable. Michel Joux, président de la FDSEA de l'Ain, a bien résumé le sentiment ambiant : « nous ne voulons pas de compassion, nous voulons du respect, de la reconnaissance et des prix » sur un dossier « qui concerne toute la grande famille agricole ».
Une grande famille qui ne cultive pas vraiment l'esprit de famille, si on en croit les nombreuses critiques dénonçant le comportement de la filière. Bouc-émissaire habituel, la grande distribution ne joue plus suffisamment le rôle de paratonnerre pour les autres maillons de la chaîne, coopératives et entreprises d'abattage pratiquement mises dans le même panier, les unes pour leur incapacité à générer de la valeur pour les éleveurs, les autres pour leur propension à confisquer la valeur sans la redistribuer à l'amont, c'est-à-dire à la production. Premier opérateur national, Bigard avait décliné l'invitation de la FNB et ce fauteuil vide a pesé lourd sur les débats, même si Gilles Gauthier, président de la Fédération nationale de l'industrie et du commerce en gros des viandes (FNICGV) a tenu à marquer son territoire fort de sa représentation de 317 abatteurs.

 

Le coeur de gamme au centre des débats et des attentes


Pour les prix chacun a sa solution : Jérôme Colin, représentant Coop de France invite « à prendre du recul par rapport aux annonces des politiques », il encourage « à tout revoir, à changer de modèle », à travailler « la tendreté et le goût », socle qualitatif « sur lequel on n'est pas bien ». Concernant le coeur de gamme, « il faut déconnecter du marché ce créneau porteur d'envie et d'histoire, créer une nouvelle grille de prix ». Cela tombe bien, la grille est prête, aux bons soins de Guy Hermouêt (FNB), prêt lui aussi pour « la faire appliquer sur le terrain », quitte à négocier centrale par centrale pour éviter les foudres de Bruxelles. Sur ce coeur de gamme, tout reste à faire ou plutôt à refaire : il faut « définir les volumes, le cahier des charges et construire le prix » résume Jean-Pierre Fleury dans la synthèse finale. Il insiste aussi sur la nécessité de passer de « flux poussant, à des flux tirant », c'est-à-dire à structurer l'offre en fonction de la demande, seule façon d'avoir une possibilité d'intervention sur un marché ou « règnent les tueurs », qu'ils commercent pour les abatteurs ou pour la grande distribution, les pratiques sont les mêmes et en bout de chaîne, le producteur fait les frais d'une guerre des prix inique.
Invité à débattre, Jérôme Bédier, directeur délégué et secrétaire général de Carrefour, a fait face aux questions et regretté que « l'affrontement systématique qui nous fait perdre du temps ». Reconnaissant que « l'avenir des filières agro-alimentaires n'est pas dans le prix le plus bas », le représentant de Carrefour a défendu « la segmentation positive » faite chez Carrefour au travers de la filière qualité. La centrale reconnaît « que la valorisation par contrat ne règle pas le problème des cotations basées sur un système déclaratif difficile à comprendre » et c'est un parterre d'éleveurs vent debout qui s'est empressé de dénoncer la bien trop faible valeur ajoutée des dits contrats...
Des discours et des postures... il y en a eu beaucoup, l'exercice du congrès s'y prête, mais maintenant, que fait-on ? C'était le fil conducteur des débats et interventions de la seconde journée. Si certaines voies ont été tracées, les solutions devront être forcément partagées pour être applicables et appliquées. Le tout dans l'urgence, car il s'agit de raisonner en semaines et non en mois, comme l'a rappelé le président de la FNB dans sa synthèse.


ANNE-MARIE KLEIN

 

Propos de congrès

Bertrand Eon, directeur de l'abattoir de Kermené (filiale groupe Leclerc) : « Pour gérer l'équilibre matière, il faut accepter le transfert d'une gamme à une autre ». « L'export est indissociable du marché intérieur et du marché européen qui est mature, c'est une véritable opportunité ». « Nous ne sommes pas équipés pour assurer la maturation de l'ensemble des animaux mis en oeuvre, la variabilité peut est importante en fonction de l'écoulement des produits, on peut mieux faire, mais la difficulté reste la gestion des stocks ».
Dominique Fayel (FNB) : « l'export n'est pas un marché de dégagement, c'est un marché structurel à raisonner et à aborder sur le long terme. Il y a de la valeur à faire en Turquie ».
Jean-Pierre Fleury, président de la FNB : « Nous sommes en panne de projet européen ». « La grande distribution française est devenue un monstre dans ses pratiques commerciales, l'abattage est tout aussi puissant et en face la coopération reste un maillon trop faible, qui sait gérer les flux mais pas la valeur ». « Il faut sortir du syndrome de la cotation, alors que cette cotation se construit aujourd'hui sur l'éclatement d'un produit devenu industriel, entre les acheteurs en ligne et les outils d'abattage. Ce n'est pas un modèle économique sain ». « Qualité et environnement peuvent faire bon ménage à condition qu'il y ait un prix au bout ». « On est dans un état d'urgence absolue ».
Thomas Diemer : le président de JA national « en appelle à la coopération, un outil pertinent qui doit retrouver sa fonction » et aux consommateurs « qui ont aussi leur rôle à jouer ».
Xavier Beulin, président de la FNSEA : « La Pac est devenue inopérante, elle ne répond plus aux enjeux de l'agriculture » dans une Europe où le « dumping social et fiscal » entre Etats Membres fait office de règle du jeu. Sur la valeur ajoutée, la construction d'un prix : « il faut sortir des discours et des postures pour discuter, s'engager vraiment et être en phase avec une nouvelle structuration de la filière », il faut « moderniser les prix et les attitudes ». « L'export est un sujet de première importance, là aussi il faut un oeil nouveau et que tous les acteurs de la plateforme export jouent le jeu. »