Publié le 21/04/2016 à 00:00 / Jura Agricole

COOPERATIVES LAITIERES

Maryline Filippi est secrétaire générale de la Société française d’économie rurale et chercheuse associée à l’INRA/SAD AgroParis Tech sur les questions de gouvernance et d’ancrage territorial des coopératives. Elle est intervenue sur le thème de « cultiver l’engagement coopératif » devant un public plein d’interrogations, lors de l’assemblée générale de la FDCL 25/39, à Frasne.

« Cultivez l’engagement coopératif ! »

 Pourquoi ce thème de « cultiver l'engagement coopératif » ?
Maryline Filippi : C'est une question que se posent d'habitude de grands groupes. Il est vrai qu'il peut sembler étrange de se la poser pour les fruitières qui sont un exemple de réussite au niveau national. Et ce succès interroge. La fi lière comté se porte bien si on la compare au marasme agricole français actuel. La fi lière a su perdurer, évoluer et rémunérer son activité. La question est
désormais de voir comment la faire perdurer. Ce modèle est-il durable ? Est-il archaïque comme on me le présentait au début de mes études ? C'est sur ce sujet que j'ai choisi de me pencher.
Quels constats faites vous sur le milieu des coopératives laitières ?
M. F. : Au niveau national, on note une forte hétérogénéité, avec une diminution « drastique » des petites coopératives, même si cette baisse reste moins importante que celle des entreprises de taille comparable. Parallèlement à ça, on peut noter que les 100 plus grandes entreprises françaises créent 88 % de la valeur ajoutée française.
Faut-il en déduire qu'il faut grossir pour survivre ?
M. F. : C'était la vision rationnelle dans le milieu coopératif depuis les années 90. La transformation du monde coopératif a été très importante, avec des sociétés qui ont lutté pour se créer une place dans ce monde coopératif. Mais aujourd'hui, on ne grossit pas pour grossir, on augmente la taille d'une structure pour mettre en adéquation sa taille et son marché si cela est nécessaire. Face à une telle évolution, il faut aussi repenser l'animation de cette structure et voir comment la faire évoluer.
Alors, que veut-dire appartenir au monde coopératif aujourd'hui ?
M. F. : La définition de coopérative en France est une spécificité propre au modèle français. Aux Etats-Unis il y a sept modèles différents. Aujourd'hui, une loi en France impose un modèle démocratique, celui de « une personne, une voix ». Ce modèle va influencer la transparence, la solidarité et la responsabilité. Ce concept différencie une entreprise d'une coopérative. Cette finalité de rendre service à l'adhérent, c'est ce qui différencie ce modèle. Le monde coopératif est fondé sur le dilemme coopératif.
Vous parlez de services, mais quels services justement doit rendre une coopérative à ses adhérents ?
M. F. : Le premier qui vient à l'esprit de chacun, c'est de rendre un revenu. En Franche-Comté, vous êtes même arrivé au point où vos coopératives peuvent vous rendre un revenu qui fait que vous n'avez plus faim ! Vous avez ici une vision particulière de la fi lière car vous avez une vision de producteurs de fromage et pas seulement de lait. Le second service, c'est de permettre la mise en place d'une structure trans-générationnelle. Le troisième de rendre un service personnalisé en permettant la mise en adéquation entre une structure et un marché, via un conseil performant
et adapté individuellement. Le quatrième est la légitimité, le pouvoir qu'offre la coopérative à son sociétaire. L'adhérent devient alors le principal atout et le principal risque de la coopérative si on
la compare à une entreprise. La relation entre coopérateurs et coopérative devient alors une relation réciproque, de droits et de devoirs, créer une solidarité devient essentiel.
Quels sont les points forts des coopératives fruitières ?
M. F. : Le premier point fort vient du croisement entre une filière et un territoire. La force de ce croisement vient d'un consensus issu de la création de valeur ajoutée permise par une filière qui prend en compte ce territoire (d'un point de vue économique, social et environnemental).
C'est pour cela que cette création perdure. Plus on arrivera à créer un tissu territorial structuré, plus on aura de lien avec la valeur ajoutée. Le second point fort vient de la très bonne répartition de cette valeur ajoutée entre les acteurs. Pour ce modèle, on est face à un exemple d'intelligence collective.
Y-a-t-il des menaces pour ce modèle ?
M.F. : Oui. L'important, c'est de les prendre en considération et de les anticiper. Il faut continuer à construire ensemble un avenir collectif : conserver la fi délité du producteur, faire connaître le modèle, le vanter, le transmettre, ce qui aidera à fidéliser le producteur. Il faut aussi rester en capacité d'action et de décision, innover collectivement en prenant en compte les besoins, en les anticipant afin de ne pas voir émerger de « comportements opportunistes ». Le prix est important, mais il n'y a pas que ça, car une coopérative qui ne cherche que la rémunération ne fonctionnera pas longtemps. Il faut innover ensemble, sur cet environnement territorial et de filière qui a vu le jour. Il faut mettre en adéquation les valeurs des coopérateurs et voir comment les transmettre. Un point à aborder aujourd'hui c'est la coopération inter-coopératives, pour travailler ensemble et avoir conscience que c'est la diversité qui permet d'avancer, la faire vivre, jouer de compétences différentes.
Une conclusion pour ce modèle coopératif ?
M. F. : C'est un modèle qui a su innover discrètement, mais qui a su innover.