Suite au Grenelle de l’environnement et à l’élaboration du plan écophyto 2018, concernant la réduction des usages des pesticides pour la période 2008-2018, beaucoup d’entre nous ont retenu la même phrase « réduire de 50 % l’usage des pesticides dans un délai de 10 ans si possible ».
Les avis, les commentaires divers et variés concernant cet objectif ne se sont pas fait attendre et continuent à ressurgir dans la campagne au gré des interventions phytosanitaires. Plutôt que de déterminer globalement sa faisabilité ou non, car chacun ou chacune a bien sa petite idée sur le sujet, soyons pragmatiques.
Prenons un exemple concret et tentons de répondre à la question, mais inversée : « est-ce possible de réduire de 50 % l’usage des pesticides ? ».
Pour cela, reprenons tout le travail d’expérimentations réalisé à Annoire de 2005 à 2007, travail consacré à la réduction de l’utilisation d’herbicides sur grandes cultures (test, conditions de réussite ou d’échec, faisabilité, coût,…).
Maïs = désherbage sur le rang et binage des inter-rangs
Pressé (un peu !) par la Draf, la chambre d’agriculture du Jura en collaboration avec la maison familiale rurale d’éducation et d’orientation du Jura, les agriculteurs membres de la copropriété de matériel agricole d’Annoire et la Fredon ont testé une lutte alternative de désherbage « désherbage sur le rang et binage des inter-rangs du maïs ».
Le choix s’est porté sur cette technique et cette culture non par hasard, mais pour des raisons bien précises :
• Technique « rassurante » puisque le maïs est désherbé en même temps que le semis. Cela évite tout problème de concurrence des mauvaises herbes au démarrage de la culture.
• Technique « sécurisante » puisqu’il est possible de faire du désherbage chimique de rattrapage en plein au cas où le désherbage mécanique ne pourrait être effectué.
• Technique « environnementale» puisqu’elle permet de réduire d’environ de deux tiers la quantité d’herbicide (désherbage sur 25 cm, binage sur 50 cm) utilisé par rapport au même programme appliqué en plein.
• Technique « potentiellement importante » puisque la culture du maïs (environ 15 000 ha) est la deuxième du département de part son importance (herbe exceptée). De plus, cette technique peut être transposée au tournesol s’il est semé avec le « semoir à maïs » (même écartement).
Des résultats techniques encourageants
Après trois années d’expérimentations et plusieurs sites expérimentaux où la technique alternative était comparée au désherbage chimique en plein de post-levée, les conclusions suivantes ont été faites :
• Efficacités équivalentes entre les deux techniques de désherbage pour les flores présentes. Il est utile et nécessaire de préciser que les adventices étaient essentiellement des dicotylédones en quantité faible à moyenne (60/m2 maximum) et qu’il n’y avait pas ou peu de graminées (12/m2 maximum) et vivaces.
• Rendement équivalent, parfois supérieur pour la technique alternative (effet positif du binage en limons battants.)
• Réduction des deux tiers de la quantité d’herbicides appliquée pour la technique alternative par rapport au même programme appliqué en plein. Cette technique permet de réduire de manière très significative l’IFT herbicide (Indice de
Fréquence de Traitement = dose appliquée/dose homologuée). Par contre, elle n’est pas toujours synonyme de réduction du grammage herbicide, notamment si l’on se compare à un programme de post-levée en plein. Par exemple en 2005, le grammage « lutte alternative » (Dual Gold Safeneur 0,4 l/ha + Lagon 0,15 l/ha) était de 470 grammes/ha et son IFT de 0,34.
Celui appliqué en plein mais en post-levée (0,5 Milagro + 0,5 Calisto) n’était que de 70 grammes/ha mais avec un IFT de 0,66. Le changement de stratégie , du « tout en pré » en « tout en post» peut aussi être considéré comme un plus pour l’environnement. Cependant tout le monde sait bien qu’il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans le même panier.
Dans l’état actuel des choses le désherbage « tout en pré-levée » a donc encore de beaux jours devant lui.
• Abaissement du coût du désherbage, de - 20 à - 40 euros/ha selon les stratégies et les situations.
• Augmentation du temps de travail de 40 à 60 minutes /ha pour du matériel en 4 rangs. La réalisation du semis et du désherbage en simultanée est particulière et le travail plus complexe. Le débit de chantier peut être fortement pénalisé.
Nous avons considéré que le temps supplémentaire nécessaire lors du semis pour la technique alternative (alimentation en eau + herbicide de la cuve placée à l’avant du tracteur) est équivalent à celui d’un passage de pulvérisateurs.
Il reste donc en plus le temps consacré au binage. Ce dernier est beaucoup plus exigeant qu’un passage du pulvérisateur, surtout une fenêtre d’intervention beaucoup plus courte. Il doit être réalisé si possible à un stade précoce (3 à 4 feuilles). D’autre part, nous avons pu constater qu’en limons battants, la terre pouvait s’assécher très vite et devenir impraticable pour le binage. La disponibilité de l’agriculteur au moment du binage est donc déterminante quant à la réussite de cette technique. Peu disponible s’abstenir ou trouver un prestataire.
• Salissement équivalent les années suivantes où ne posant pas plus de problème que la surface traitée en plein. En conclusion, cette technique alternative de désherbage est efficace sous réserve :
• De disposer d’un programme herbicide de post-semis pré levée suffisamment efficace sur la flore d’adventices supposée de la parcelle (excepté les vivaces).
• D’effectuer un binage précoce généralement au stade 3-4 feuilles suivi d’un ou plusieurs jours sans pluie afin d’éviter les repiquages.
Elle a aussi été testée avec succès sur tournesol (écartement 75 cm) en 2006 et 2007, toujours par des agriculteurs membres de la copropriété d’Annoire dans des situations équivalentes (sol, flore, adventices,…).
Si les résultats et les enseignements sont comparables à ceux du maïs, on peut mettre en avant comme avantage supplémentaire une économie plus importante de la dépense herbicide. Mais aussi, comme inconvénient un nombre de jours disponible pour réaliser le binage plus faible que sur maïs.
Une technique efficace restée sans suite à Annoire : pourquoi ?
Malgré les résultats qui ont démontré l’efficacité de cette technique alternative, depuis la fin de la phase expérimentale (2007), cette pratique n’a pour l’instant pas été poursuivie par les agriculteurs de la copropriété. Elle ne présente pas d’intérêt, ni technique ni environnementale puisqu’ils pratiquent le désherbage en post-levée du maïs.
Concernant le tournesol, il est maintenant semé avec un semoir dont l’écartement est de 50 cm. Par contre chaque année environ 40 % de la surface Jurassienne en mais soit environ 6 000 ha sont désherbés « tout en pré-levée ». Sur la base d’un programme largement répandu à savoir Dual Gold 1,6l/ha + Lagon ou Acajou 0,5L/ha, c’est l’équivalent de 10 941 kg de substance active épandue pour une dépense totale de 330 000 euros (55 euros/ha).
Les conditions pour développer cette technique
Rien ne laissant présager des changements radicaux dans les stratégies de désherbage du maïs pour les cinq voir peut-être les dix prochaines années, évaluons d’une part les conditions nécessaires à la réalisation à grande échelle de cette technique alternative éprouvée et d’autre part les effets et les conséquences.
Pour notre hypothèse nous retiendrons les éléments suivants :
Surface (6 000 ha) et herbicides utilisés.
• 1 000 ha désherbés chaque année « tout en pré-levée » et en plein car non adaptés à la technique alternative (petite parcelle, cailloux, …)
• 5 000 ha désherbés uniquement sur le rang (Dual Gold 0,53l/ha + Lagon 0,165 l/ha) chaque année plus 10% de cette surface soit 500 ha désherbés en rattrapage avec Milagro 0,75 l/ha + Calisto 0,75 l/ha. soit au total 4 885 kg de substance active pour une dépense de 173 606?.
On peut raisonnablement envisager des situations d’échec, problème de disponibilité, passage trop tardif, binage impossible à réaliser… d’où 10 % de rattrapage.
Mais surtout il est nécessaire que la surface en maïs désherbée « tout en pré-levée » soit maintenue et à peu près constante (ou pas en forte diminution) pendant plusieurs années et dans les mêmes exploitations agricoles pour que ces dernières puissent s’engager. Et donc d’une certaine manière, induire un manque de souplesse dans un domaine comme le désherbage ou justement on en recherche (alternance des substances actives, des modes d’action…).
Jours « possibles » et surface travaillée par bineuse.
• 3 jours « possibles » par an x 8 heures de travail journalier soit 24 heures/an
• 30 ha pour une bineuse 4 rangs (45’/ha) et 50 ha pour une bineuse 6 rangs (30’/ha) .
Il est important de sécuriser le système, notamment les premières années. On doit donc mettre en avant les situations les plus limitantes. Sur deux années (2006 et 2007) nous avons vu que sur tournesol il y avait seulement un et deux jours « possibles ». Sur maïs c’est plus, compte tenu d’une période de semis et d’intervention plus longue. Cependant nous l’avons limité à 3 jours car sur une même exploitation 30 ou 50 ha de maïs, ça peut être l’affaire de quelques jours.
Il se peut aussi que les semis d’une période contrairement à une autre ne disposent d’aucun jour propice au binage.
Si le nombre de jours « possibles » est réduit une année on sait aussi que le nombre d’heures travaillées dans une journée de notre hypothèse peut être fortement augmenté.
Nombre d’équipements nécessaires (kit herbicide + cuve à eau + bineuse).
• 50 % de la surface effectuée avec du matériel 4 rangs soit 83 équipements à 9 000 euros HT
• 50 % avec du matériel 6 rangs soit 50 équipements à 11 500 euros HT soit un investissement d’un montant total HT de 1 322 000 euros.
Quitte à choisir, autant privilégier le matériel 6 rangs. Car c’est bien le temps qui est le principal facteur limitant de cette technique. Cependant quelle sera l’évolution du matériel de semis dans les 5 à 10 ans, leur nombre de rangs ? Si certaines exploitations auront toujours leur « 4 rangs », d’autres non. Même si l’on sait que le matériel peut durer 15-20 ans et plus dans ces conditions d’utilisation, la durée d’amortissement du matériel devra être plutôt courte (5 à 7 ans).
On constate aussi que la bineuse intéresse bon nombre d’agriculteurs et que lorsqu’elle est présente le binage a tendance à se développer (problème de désherbage, battance en surface, …) Il y a donc probablement des opportunités à augmenter le nombre d’hectares travaillés et donc de diminuer le coût de la bineuse.
Nombre d’heures supplémentaires de travail
• 2 500 ha x 45’=1 875 h
• 2 500 ha x 30’= 1 250 h
• 500 ha x 10’ = 83 h
soit un total d’environ 3 200 heures ou l’équivalent de 2 temps plein.
Le binage doit être réalisé entre la mi-mai et la mi-juin selon la date de semis.
La disponibilité de l’agriculteur le ou les jours « J » est essentielle quant à la réussite de la technique. Si généralement celle du céréalier ne semble pas poser de problème, on est beaucoup plus réservé sur celle de l’éleveur. Mais des solutions existent, entraide, Cenemat, entreprise, organisation collective, Cuma…
Pourquoi ne pas faire biner son maïs par un céréalier qui de plus, ne cultiverait pas de maïs par exemple ?
Au final sachant bien évidemment que tous les éléments de notre hypothèse sont discutables, critiquables, l’adoption de cette lutte alternative sur la grande majorité des hectares de maïs désherbés « tout en pré » permettrait :
• une réduction de 55 % de la quantité d’herbicide utilisée habituellement soit 6 056 kg de substance active (environ 1 kg/ha !)
• une réduction de 47 % de la dépense herbicide soit 156 394 euros (26 euros/ha)
• un investissement financier de 1 322 000 euros dans du matériel soit 8,5 fois l’économie herbicide. Si l’on y ajoute les frais financiers, les frais d’entretien il faudrait dans notre cas de figure au moins dix années pour rentabiliser uniquement le matériel spécifique.
• et plus de 3 000 heures de travail supplémentaires (tracteur + main-d’œuvre) sur quelques journées, probablement entre le 15 mai et le 15 juin.
À 30 euros de l’heure, cela représenterait 60 % de l’économie herbicide réalisée.
Au-delà du PVE actuel, des mesures incitatives adaptées sont nécessaires
Il apparaît donc clairement que dans ces conditions cette technique de lutte alternative atteint l’objectif fixé à savoir une réduction de – 50 % de l’usage des pesticides. Mais elle entraîne aussi une augmentation des charges de l’exploitation agricole et des heures de travail.
Travailler plus pour gagner moins n’est pas une surprise lorsqu’il est question d’environnement .
Sans revenir sur les difficultés et les risques que peut engendrer cette technique au sein d’une exploitation, il apparaît qu’un coup de pouce financier serait le bienvenu pour son développement.
C’est notamment l’objectif des aides du PVE (plan végétal environnement).
Mais avec un taux de 20 % (cas général) « c’est peu incitatif , globalement les moyens sont insuffisants par rapport aux enjeux » comme l’avait souligné Yves Camuset à une réunion régionale consacrée au bilan du PVE. Un coup de main (50 % ?) serait donc mieux.
En attendant une éventuelle augmentation de l’aide pour 2010, rien n’empêche les adeptes du désherbage « tout en pré-levée » du maïs de réfléchir à cette technique. Et, pour commencer, analyser les jours « possibles » 2009 et sa disponibilité lors de ces journées. Il ne faut pas se focaliser sur une technique particulière quant à la question de la réduction des pesticides. Fin mai des adhérents du GVA de Chemin-Dole se retrouveront pour juger le salissement de leurs parcelles de céréales.
Après avoir fait des observations, des comptages en entrée hiver et sortie hiver de nombreuses impasses d’antigraminées ont été faites. Si a priori tout n’est pas satisfaisant, il y a des résultats et donc des possibilités.
Une étude plus précise des « facteurs agronomiques » devrait permettre d’avancer sur le sujet, du moins on l’espère.


