Selon le géographe Yves Lacoste, le paysage est une construction de l’homme apparu très tôt dans un raisonnement de tactique militaire.
« Bien avant qu’on porte aux paysages réels une attention esthétique, les hommes de guerre y avaient porté une attention extrême, étroitement liée à des soucis stratégiques et surtout tactiques. Le regard du guerrier organise le champ de bataille depuis une position de surplomb.
Il « dessine » le mouvement des troupes en raison des mouvements du terrain. Là, le piton d’observation, là-bas la crête qui masque les renforts, ici le plateau du déploiement des corps d’armée, au fond la vallée du repli…
L’observation des paysages sert d’abord à faire la guerre ». Plus tard, les peintres s’approprient le paysage.
D’abord, surtout à la Renaissance, comme une création divine qui sert de fond à des représentations religieuses.
Puis, au XIXème siècle, les peintres présentent le paysage comme la création de l’homme. C’est la période qui annonce les Lumières, le progrès scientifique et technique, l’industrialisation et marque surtout la distance que prend, vis-à-vis de l’église, la société savante, intellectuelle et artistique.
La vision économique du paysage
Aujourd’hui, dans un monde dominé par la marchandisation, le paysage a pris une vocation économique liée à la valeur touristique qu’il représente.
Très souvent, dans cette approche économique du paysage, l’agriculture est perçue comme une activité humaine qui le détériore alors que c’est elle qui est à l’origine de sa création. Car un paysage raconte la vie d’un pays, son histoire et son agriculture.
Il suffit d’observer un paysage du Charolais pour être convaincu qu’ici, l’histoire du paysage c’est l’histoire d’un élevage bovin séculaire. Que le bocage est constitué d’un réseau de haies et de près entretenus par les animaux et les paysans. Enlevez les éleveurs du Charolais et, en moins de dix ans, le paysage disparaît à jamais. Les paysages de montagne sont tout autant dépendants de l’activité agricole qui s’y déploie.
Les alpages et les vallées ne sont appréciés des randonneurs et touristes qu’en raison de la présence des troupeaux et des bergers qui les entretiennent.
Il est paradoxal de constater que l’activité touristique est l’une des toutes premières activités économiques de notre pays, mais que peu d’élus font le lien indissociable entre paysage, tourisme et agriculture.
Désormais l’agriculture doit intégrer l’inversion d’un raisonnement intellectuel et citadin selon lequel « le paysage n’existe que par le regard qu’on lui porte ». C’est la thèse de Gérard Tiné, un plasticien toulousain, qui paraphrase l’artiste contemporain controversé Marcel Duchamp pour qui « ce sont les regardeurs qui font l’art ».
Gérard Tiné propose de substituer à cette affirmation que « ce sont les regardeurs qui font les paysages », pas les paysans !


