Les prévisions réalisées sur les 400 fermes françaises des Réseaux d’élevage montrent que pour assurer une rémunération de la main-d'œuvre à 1,5 Smic net, le prix du lait industriel devrait être d’environ 350 euros/1000l pour les exploitations spécialisées de plaine, et proche de 400 euros/1 000 l pour les exploitations de polyculture élevage et les systèmes spécialisés de piémont.
Soit 50 à 120 euros au-dessus du prix standard estimé pour 2009 à 280 euros, prix de base résultant des dernières négociations, auquel nous pouvons ajouter environ 20 euros pour les différentes primes liées à la qualité ou à la saisonnalité.
Un prix du lait de ce niveau amène à des revenus du travail sur l’élevage laitier presque nuls pour les systèmes de polyculture élevage comparables à nos systèmes lait maïs ensilage franc-comtois, et 900 euros par mois au mieux pour les systèmes lait spécialisés maïs ensilage de l’ouest, soit une valeur proche du seuil de pauvreté.
Le seuil à partir duquel le revenu s’annule étant proche d’un prix de base de 280 à 290 euros pour les systèmes de polyculture élevage et de 230 euros pour les systèmes spécialisés de l’ouest.
Pour la montagne de Franche-Comté, le prix permettant de rémunérer la main-d'œuvre à 1,5 Smic est proche de 410 euros pour les prévisions de 2009. Les prix actuellement pratiqués en lait à Comté sont supérieurs à cette valeur.
Des marges de progrès subsistent mais dans certaines limites
Ces écarts sont dus à des grandes différences sur les coûts de production et quand on compare les systèmes de plaine lait cultures maïs de Franche-Comté avec les spécialisés lait de l’Ouest, il ressort un surcoût pour nos systèmes de 32 euros/1 000 l de plus sur l’aliment, 25 euros/1 000 l de plus sur la mécanisation, et 17 euros/1000 l de plus sur les bâtiments.
Ces différences de coûts ne sont que partiellement compensées par les produits animaux en plus liés aux surfaces en herbe obligatoires et les aides, à hauteur de 10 euros/1 000 l au bénéfice de la Franche Comté.
Au final, la rémunération de la main-d'œuvre est inférieure de 40 euros pour 1 000 litres en Franche-Comté, avec une productivité supérieure de 24 000 litres de lait par UMO dans l’Ouest.
Il subsiste de gros écarts aussi au sein de chaque système qui s’expliquent par des différences de cohérences ou de pratiques.
Ainsi, les prix de revient hors main-d'œuvre présentent des différences de 10 euros pour 1 000 litres en système lait culture maïs de plaine en Franche-Comté, soit près de 30 000 euros par UMO, ce qui laisse penser tout de même qu’il existe encore des marges de manœuvre dans l’optimisation.
Mais les différences entre bassin s’expliquent aussi par certaines conditions structurelles qui posent des limites à l’adaptation.
En Franche-Comté, on peut résumer ces freins structurels par les parcellaires difficiles des fonds de vallée, le moindre potentiel agronomique et la moindre productivité des surfaces qui impliquent une densité laitière plus faible et par conséquent des coûts de mécanisation plus importants, l’hivernage plus long avec la réduction du potentiel de pâturage et des coûts de bâtiments plus importants. Ces freins sont encore plus prégnants sur la zone de montagne, avec des coûts encore plus importants.
Il est intéressant de noter au passage la très bonne efficacité des systèmes lait cultures foin-regain de la plaine franc-comtoise.
En prévision pour 2009, la rémunération du travail à 1,5 Smic est atteinte dès 380 euros/1 000 l de prix du lait et le prix amenant une rémunération nulle se situe à 235 euros/1 000 l, soit des valeurs inférieures de 50 à 60 euros pour 1000 litres à celles des systèmes maïs.
Cette différence s’explique surtout par des coûts d’alimentation et de mécanisation beaucoup plus faibles, en lien avec le caractère herbager du système et la valorisation du pâturage et de l’herbe.
Le revenu est donc mieux préservé dans ces systèmes en cas de prix de base à 280 euros/1000 l, de quoi nous interroger sur la place de l’herbe dans les systèmes de notre région !
Des différences encore plus marquées au niveau international
Ces différences sont encore plus marquées à l’échelle internationale où les différences structurelles liées à la législation du travail et aux normes environnementales pèsent énormément.
Là où nos systèmes foin et maïs de plaine de Franche-Comté présentaient respectivement des prix d’équilibre de 354 et 399 euros/1000 l en 2006 pour rémunérer 1,5 Smic net, le prix d’équilibre qui permet d’assurer une rémunération jugée « acceptable » dans les autres zones du monde était de 339 euros en Bretagne, 356 euros en Bavière, 297 euros au Danemark, 272 euros dans le Nord Ouest de l’Angleterre, 229 euros en Californie, 198 euros dans le sud de la Nouvelle-Zélande, 188 euros en Chine du Nord, 151 euros en Biélorussie, 142 euros en Inde, 133 euros dans la province de Santa Fé - Cordoba en Argentine, et 129 euros en Australie.
Ces prix d’équilibre sont à manipuler avec précautions, tant les différences de structure et de situations sont grandes entre les zones. Parmi les systèmes les plus compétitifs, la Californie, l’Australie, la Chine et l’Inde présentent des coûts très inférieurs à nos exploitations françaises.
Ces résultats sont le fait du recours à une main-d'œuvre très bon marché et à des bâtiments et installations sommaires, souvent dans des exploitations de très grosses tailles, jusqu’à 17 millions de litres pour la Californie par exemple.
Cependant, le coût alimentaire de ces systèmes, souvent hors sol, représente près de la moitié du coût total voire plus, ce qui relativise leur performance économique dans un contexte à venir d’inflation sur l’aliment.
L’importance de l’organisation des filières et des politiques agricoles
Le coût de production et la compétitivité ne sont pas le seul gage du dynamisme de la filière. L’organisation des producteurs au sein de la filière est tout aussi importante. Par exemple, en Europe de l’Ouest, l’Angleterre est caractérisée par des filières peu organisées au niveau des producteurs, des mécanismes de régulation des marchés et de quota abandonnés depuis longtemps ou largement assouplis et des prix du lait faibles en conséquence.
Dans un climat incertain sur le prix du lait, les exploitants anglais ont choisi de miser sur l’augmentation de la productivité du travail en montant de grosses unités laitières, au moyen d’une main-d'œuvre étrangère corvéable et peu rémunérée, et en tournant le dos aux investissements sur les bâtiments et les installations techniques.
Le résultat est là : l’Angleterre fait partie des pays les plus compétitifs et sa production est pourtant totalement obsolète avec des outils vieillissants, sans investissements sur l’avenir, et une installation des jeunes en panne vu l’importance des capitaux liés au foncier à reprendre.
À l’inverse, la France, les Pays-Bas et le Danemark possèdent des filières très bien organisées, où le poids des producteurs est important dans le contrôle des volumes de production et les négociations sur le prix du lait. La France est également un des pays qui a eu la politique de quota et de contrôle des structures la plus interventionniste et elle s’est toujours prémunie ainsi de la surproduction.
Dans ces zones, les investissements sont donc souvent importants, les outils sont modernes et l’installation des jeunes reste dynamique. La zone AOC des montagnes de Franche-Comté n’échappe pas à la règle avec un prix du lait largement supérieur à l’Auvergne et une modernisation des outils et un rythme d’installation nettement plus prononcés.
Des constats qui ne doivent pas manquer de nous interpeller à l’heure où des modifications profondes des politiques européennes de gestion de la production laitière sont en cours : suppression des mécanismes des stockages des excédents et suppression des quotas envisagée pour 2013.
Également, chaque mouvement d’entreprise dans une filière organisée doit être abordé sous l’angle de ses conséquences sur la préservation et la poursuite de la politique mise en œuvre, en particulier la recherche et la répartition de la valeur ajoutée. La filière AOC Comté n’échappe pas à ce cas de figure.
Source Réseau d’élevage pour le Conseil et la Prospective Chambres d’agriculture de Franche-Comté


