Au cœur de la révolution socio-économique dans laquelle les jeunes agriculteurs des années 1960 voulaient avoir leur place, les structures coopératives jouèrent un rôle important. Co-fondateur et premier président de la Sica des Fermiers Savoyards, Marcel Liaudon rappelle les enjeux de cette période.
• Comment la coopération s’est-elle traduite pour les agriculteurs dans votre région ?
« La coopération n’est pas une idée spontanée chez l’homme qui est d’abord enclin à penser qu’il peut se débrouiller tout seul. Mais il se rend compte ensuite que l’action collective peut améliorer son sort. J’aime ainsi rappeler l’origine de la création des coopératives laitières en Haute-Savoie qu’on appelle les fruitières.
Ce sont des fromagers suisses de la région de Fribourg qui, ayant quittant leurs vallées où la maladie avait décimé les troupeaux de vaches, sont venus à Genève, munis de leur chaudron, pour trouver du travail. Et ils ont incité les agriculteurs de la région à mettre en place un système qu’on appelle « le tour ».
Les agriculteurs se prêtaient du lait à tour de rôle pour fabriquer du gruyère. D’abord faite au sein des fermes des uns et des autres, la fabrication s’est ensuite réalisée en un même lieu, la fruitière, dont la première a été créée à Viry, dans le bassin genevois, en 1822.
Le mouvement s’est généralisé au XIXe siècle et en 1950 on comptait encore 400 fruitières fabriquant de l’emmental en Haute-Savoie. »
• À partir des années 1960, des agriculteurs, dont vous étiez, sont venus aux responsabilités professionnelles et syndicales et ont pris la mesure de certaines difficultés dans le domaine laitier ?(*)
« Oui, parce que si les générations précédentes avaient résolu le premier problème de pouvoir fabriquer du fromage, l’arrivée de notre génération aux responsabilités syndicales et professionnelles a été quasi concomitante avec l’avènement de la grande distribution.
En Haute-Savoie, nous avions fait un constat assez alarmant : la dégringolade du prix de notre lait. En 1936, il était le double de celui de l’Isère et en 1965, l’Isère faisait jeu égal avec nous.
On s’est posé des questions. L’Isère et plus largement la région lyonnaise s’en étaient bien sorties car le marché de commercialisation du lait de consommation et de produits frais s’était structuré.
À cet égard, nous connaissions le mouvement qu’avait insufflé Albert Genin au niveau coopératif avec la création en 1951 de la coopérative laitière Dauphilait, qui plus tard sera à l’origine d’une structuration interrégionale des coopératives pour porter la marque commune Yoplait.
Des hommes comme Albert Genin, André Gaillard, directeur de Dauphilait, et Benoît Aurion au niveau de France-Lait, ont porté de remarquables projets au niveau de la coopération laitière.
En Haute-Savoie, notre choix a été de pousser la valorisation de nos productions fromagères et même, dans le cas de la tomme de Savoie, d’agir pour le rapatriement de ce patrimoine dont s’étaient emparés les industriels de l’Ouest. La Sica des Fermiers Savoyards a joué un rôle important et direct pour adapter nos outils coopératifs à l’ère moderne et rassembler les hommes. »
• Selon quelles conditions des entreprises coopératives agricoles peuvent-elles conserver aujourd’hui de bonnes capacités de fonctionnement ?
« Je pense que la coopération de demain ne pourra pas fonctionner valablement s’il n’y a pas une régulation du marché.
L’idéal serait la création, filière par filière, d’une véritable interprofession où producteurs, coopératives, industriels et pouvoirs publics puissent apporter ensemble la réponse adéquate aux besoins de consommation. Une interprofession à minima à échelle européenne car l’échelle de la plupart des marchés, ce n’est plus un pays mais le monde. »
(*) Marcel Liaudon retrace cet engagement collectif dans un récent livre intitulé « Sur le chemin d’un fermier savoyard – la révolution silencieuse d’un paysan ».Pour se le procurer, tél. 04 50 32 24 52.


