Si le tassement des sols agricoles est un phénomène largement reconnu par l’ensemble de la communauté agricole (agriculteurs, techniciens de chambres d’agriculture, de coopératives, d’instituts techniques et d’organismes de recherche), il apparaît curieusement comme un facteur de rendement largement sous-estimé …par les agriculteurs !
Des simulations effectuées avec le modèle économique pour deux régions de grande culture ont montré que le tassement aboutissait à une diminution de la marge brute des principales cultures d’environ 10 % » rapporte Guy Richard, spécialiste du tassement des sols à l’Inra.
« Depuis une dizaine d’années, les rendements des cultures plafonnent, martèle P Koehl d’Interval, et pourtant la génétique n’est plus un facteur limitant ! Nous disposons d’une gamme de cultivars adaptés à différents milieux et précédents et pourtant nous n’arrivons plus à atteindre les potentiels optima permis par la génétique. Contrairement à la phytopharmacie qui passe par le conseil en produisant généralement un effet rapide et visuel, l’optimisation du potentiel d’un sol, ou sa restauration, reste de la compétence de l’agriculteur ! »
Le sol, par ses propriétés de rétention en eau, sa capacité d’infiltration des eaux pluviales, peut absorber, filtrer, évacuer, ou retenir de grande quantité d’eau, pour son propre fonctionnement (biologique en particulier) et bien sûr celui des plantes. L’agriculteur peut modifier ces propriétés particulières…. soit en les améliorant, soit en les dégradant, parfois de façon irréversible, avec des conséquences négatives sur le rendement et l’environnement*.
La bonne pratique passe par une optimisation des fondamentaux de l’agronomie : prendre du temps pour l’observation, s’assurer d’une bonne fertilité physique(structure du sol) laquelle est liée à un niveau organique et calcique optimal.
La figure dans notre édition papier (déjà ancienne !, proposée par le Groupement d’Études Méthodologiques et d’Analyses de Sols _GEMAS ) est en soit une bonne illustration de la manière de se réapproprier le sol : si on schématise le sol par un trépied, supportant ce qui permet d’assurer un potentiel de rendement (eau, minéraux, etc.), il suffit qu’un des 3 pieds ne soit pas à l’optimum, pour que l’édifice « sol » devienne « bancal » !
Les causes propices au tassement :
Travail du sol en condition trop humide : un sol sec en surface peut être humide à 15cm de profondeur et être sujet à une compression… un simple test avec une lame de couteau ou une tige métallique que l’on enfonce permet de se rendre compte de la résistance ou non du sol (un sol humide voit sa résistance fortement diminuer à la pression).
Charge au sol excessive : matériel lourd, passage de moissonneuse, benne, passage régulier aux mêmes endroits…etc.
Travail trop fin : Il faut trouver le juste équilibre entre mottes de petites dimensions (1/5 cm) et terre fine... C’est la pluie qui peut alors « refermer » le sol (=battance des sols limoneux).
Teneur trop faible en Matière Organique stable : la structure du sol devient fragile, il y a peu ou pas de vers de terre, ceux-ci augmentent la porosité biologique, créent de la structure de sol tout en augmentant sa résistance, favorisent l’activité bactérienne nécessaire à l’assimilation des éléments nutritifs pour les plantes tout en orientant le système racinaire ! rappel :un engrais vert participe peu ou pas au stock de MO du sol.
Sol trop acide, en particulier à texture limoneuse : un état calcique déficient, facilite la prise en masse, les phénomènes de battance, limite la présence des vers de terre…etc.
Le tassement en profondeur est insidieux, on ne le perçoit pas tout de suite, et peut s’amplifier chaque année un peu plus …. pour parfois devenir non réparable ! : Ne transformons pas des sols profonds en sols superficiels avec des réserves en eau aussi limitée qu’un sol de type « argilo-calcaire caillouteux » !
Les conséquences
Ce qui est vu en surface :
Eau stagnante, ruissellement, érosion : La présence de l’eau en surface (hors phénomènes d’inondation ou remontée de nappe alluviale !) et les signes d’érosion (ravines, coulées) sont la traduction que l’infiltration des eaux de pluie n’est plus assurée en raison d’une diminution de la macroporosité par du tassement de surface, ou plus profond.
Hétérogénéité des peuplements, bleuissement, jaunissement des feuilles, signes de stress hydrique des plantes…etc. : le tassement conduit à une diminution de la réserve en eau disponible pour les plantes, les racines ne pouvant plus prospecter au-delà de (des) la zone comprimée (un sol limono-argileux de 80 cm de profondeur peut fournir jusqu’à 160 mm d’eau …. tassé à 15 cm il ne pourra fournir que 30 à 40 mm d’eau !). Rappelons également, qu’une prairie pâturée qui « ne produit plus, qui souffre du sec » est fréquemment marquée par des signes de forte compression dus au piétinement : on observe dans ce cas que l’enracinement ne se fait que sur quelques centimètres (parfois moins de 1 cm) et la présence d’un feutrage racinaire très dense. Le tassement entraîne également une mauvaise minéralisation, une moindre disponibilité des éléments nutritifs, des phénomènes d’asphyxie, donc une mauvaise transformation des résidus de récoltes ou fumier.
Ce qui peut être observé sous la surface du sol
Des mottes sans porosité, une structure horizontale, autant de signes qui traduisent un environnement très défavorable au développement de la graine puis des racines. Ces zones de compression sont observables dès la surface (battance, tassement de surface), à la profondeur de travail des herses rotatives, au niveau du fond de labour (semelle) et en dessous, ou peuvent encore « intéresser » l’ensemble de la couche travaillée (prise en masse généralisée).
La forme des pivots, les racines qui s’orientent à l’horizontale, ou sont aplaties en arrête de poisson dans de toutes petites fissures, sont des indicateurs simples du tassement et surtout de sa zone d’apparition : il suffit de se donner la peine d’arracher par exemple un pied de colza ou de rumex !! En période de déficit hydrique, la plante ne peut plus bénéficier de l’eau disponible sous la couche tassée, qui parfois se situe à la profondeur d’un passage de herse rotative : la quantité disponible peut alors correspondre à une vingtaine de millimètres d’eau seulement, (pour un sol qui peut lui fournir par exemple près de 160 mm s’il dispose d’une profondeur prospectable de 80 cm) … il restera alors à espérer un climat favorable qui apportera régulièrement de l’eau pour compenser ce déficit… !
Une mauvaise décomposition des résidus de récoltes, une coloration gris bleuté (à cause de l’asphyxie) de la couche travaillée, sont également des indicateurs de dysfonctionnement fréquemment liés aux phénomènes de tassement du sol.
Ce qui peut être facilement mesuré
Lorsque le sol s’assèche un peu, ces zones de tassement deviennent très dures, les particules terreuses se cimentent entre elles et forment un « béton » dont on peut mesurer la profondeur d’apparition, la résistance et l’épaisseur. Pour vérifier la compaction dans une parcelle, on peut effectuer un simple test en utilisant une tige de métal, biseautée (80 cm de long 3 à 5 mm de diamètre) que l’on enfonce verticalement dans le sol : les zones comprimées, plus résistantes, seront alors ressenties au niveau du bras. On peut utiliser un outil plus sophistiqué pour mesurer les phénomènes de compaction, en utilisant un pénétromètre électronique, qui permet de fournir en lecture directe sur un écran de contrôle, une courbe de résistance du sol à la pression correspondant à la profondeur d’apparition des zones compactée et leur résistance (dureté).
Test de compaction : réalisé à partir d’une dizaine de mesures, on observe sur ce graphe, que le sol de cette parcelle est profond (au moins 80 cm) mais présente une zone de tassement en surface et surtout en profondeur sous la zone de labour entre 22/25 cm et 32/35 cm ; on constate que la compression mesurée au niveau d’un passage de roue est quasi équivalente à celles enregistrées sous le labour !! Dans ce cas présent une décompaction est à envisager sérieusement avec un outil permettant d’éclater cette épaisse semelle : profondeur de travail minimum 37 cm, et on vérifie que le décompacteur est bien réglé (après un premier passage) …. avec une bêche !
Prévention, remède
Plus le sol est riche sur le plan chimique et biologique... plus la restauration sera rapide !, il s’agit donc de se réapproprier les fondamentaux de l’agronomie : connaître l’état calcique et organique de ses sols et réapprendre à observer au moins la couche de surface !
La restauration du sol dépend des paramètres naturels, physiques (un sol argileux ou argilo-limoneux peut se restructurer naturellement, pas un sol limoneux ou sableux) chimiques (teneur en Ca/Mg), biologiques (matières organiques et condition de vie des vers de terre)… et artificiels mécaniques (l’ensemble des outils de décompaction : du scarificateur de prairie au décompacteur profond), climatiques (cycle humectation/dessiccation)… et parfois du seul travail mécanique de racines « perforatrices »… lorsque la compaction est trop profonde !
La prévention, passe par une capacité à pouvoir estimer l’humidité du sol propice aux interventions mécaniques :
- un moyen simple consiste à serrer fermement une motte de terre (comme une éponge qu’on souhaite essorer !) : si la moindre goutte d’eau apparaît entre les doigts, c’est qu’il y a trop d’eau et le risque de tassement est assuré ! Ce petit test simple doit être fait sur les mottes de surface, mais également sur des mottes prises à 15/20cm de profondeur, et même juste sous la zone de labour (vive la bêche dans les tracteurs !) .
- un autre test simple consiste à reprendre la tige métallique pour les tests de compactions précédemment évoqués : si à l’enfoncement une zone apparaît brutalement sans résistance …. c’est qu’il y a probablement de l’eau dans la macroporosité du sol…. (rappel : plus le sol est humide, moins il est résistant !), donc danger !
- Mesures directes au champ en utilisant un humidimètre : cet appareil simple d’utilisation, fournit par lecture directe le taux d’humidité du sol en %, mais nécessite, pour les principales gammes texturales de sol, d’identifier les seuils d’humidité permettant des interventions sans risque.
Les « bonnes pratiques »
- Gérer de façon optimale la matière organique et de l’état calcique (analyses de sols)
- Pratiquer les rotations
- Être d’autant plus vigilant sur les interventions mécaniques que le matériel est lourd.
- Tourner et charger au mieux en dehors de la parcelle, ou toujours au même endroit pour une campagne donnée.
- Ne pas oublier que la période des moissons est particulièrement propice aux compactions profondes (poids de la moissonneuse, des remorques)
- Réduire la pression des pneus …. au champ.
- Vérifier à chaque fois la profondeur de travail d’un décompacteur, après un premier passage….combien de parcelles ont été décompactées …. au-dessus de la semelle de labour !
- Passer en TCS impose l’absence de compaction : vérifier cet état de fait est donc est un préalable nécessaire, en plus de l’état organo-calcique du sol (ces techniques « interdisent » la compaction puisqu’elles contribuent à une diminution de la porosité totale de la couche de surface, par rapport à un système classique avec labour).
- Un stress hydrique, une dénitrification hivernale… sont très souvent des indicateurs de tassement de sol : vérifier …. avant de passer par la phytopharmacie, ou la « poudre biologique restimulant l’activité bactérienne du sol » !
- Se réapproprier les bulletins météo au moment des interventions mécaniques : à cet égard, si les risques de tassement ont été peu importants en début de moisson 2010, ils sont particulièrement élevés depuis le 20 juillet .. à vos bêches pour éviter les surprises hivernales !
Article écrit dans le cadre du programme de relance de l’Agronomie soutenu par le Conseil régional de Franche Comté et la collaboration d’Interval et la Chambre régionale d’agriculture.


