Apiculture et agriculture
Etienne Grosjean
Jura agricole et rural
Publié le 04 juillet 2003
Page 9
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| Les ruches hivernent en plaine et transhument sur les plateaux à la fin du printemps. |
On ne produit pas de miel dans le désert ! Les abeilles, ont besoin de fleurs, d’arbres et de cultures. Les apiculteurs ont besoin des agriculteurs. Ces derniers savent bien que le travail de pollinisation des abeilles est indispensable. Mais entre les producteurs de miel et les céréaliers s’est glissé le gaucho, une pomme de discorde d’autant plus amère que le différent ne repose que sur des constats et des suppositions qu’aucune étude scientifique ne confirme. Pourtant, de nombreux programmes de recherches ont scruté à la loupe l’imidoclopride, la molécule active du gaucho. Rien n’est concluant et les fabricants de phytosanitaires nient une quelconque responsabilité, d’autant que dans les pays étrangers, nul apiculteur ne met en cause le gaucho. Les apiculteurs suisses, par exemple, ne croient pas que cette molécule soit responsable de la perte de 20 à 30% de leurs cheptels. Un débat franco-français ? Peut-être. Mais alors, les apiculteurs et les agriculteurs ont tout intérêt à trouver ensemble une solution. Les deux parties sont d’accord pour ouvrir un dialogue constructif. Reste à prendre date…
S’il existe des écoles d’apiculture reconnues, la majorité des apiculteurs professionnels du Grand-Est est passée progressivement de l’amateurisme au statut professionnel. A l’image de Michel Faivre-Rampant, de Vincent, dans le Jura, qui à partir de quatre ruches, s’est lancé dans la production de miel.
Michel Faivre-Rampant, président du syndicat des apiculteurs professionnels de la Franche-Comté, est aujourd’hui l’un des plus gros apiculteurs professionnels du Jura. Comme beaucoup de ses homologues, Michel est venu très progressivement et un peu par hasard à l’apiculture professionnelle. « Au début, je n’avais que quatre ou cinq ruches. Je faisais juste un peu de miel pour ma famille et moi », se souvient-il, amusé. Electro-mécanicien chez Alstom, Michel est licencié et décide de devenir son propre chef « je suis devenu apiculteur par la force des choses ». En 1988, il passe un BPA apiculture à Vesoul, condition nécessaire à l’obtention de prêts et de tarifs préférentiels à l’installation. « La formation dure 9 mois. On n’apprend pas un métier en aussi peu de temps… Cela permet d’acquérir des bases utiles en gestion et en comptabilité… Et aussi de connaître les propriétés du miel ». Pour le reste, Michel est formel « l’apiculture, ça s’apprend sur le tas. Il faut être sur le terrain et travailler ses ruches ». En 1991, Michel installe son exploitation, d’abord à Gevingey, puis à Vincent où il habite actuellement, dans la plus grande incertitude : « je suis vraiment parti de zéro, je ne savais pas vraiment si ça marcherait ». Petit à petit, Michel étoffe son cheptel et passe de 4 à 200 ruches en quatre ans. La masse de travail augmente, mais la production n’est pas suffisante pour assurer un revenu : « 200 ruches, c’est le cheptel minimum pour vivre, et encore, en faisant de la vente en pots et de la vente directe ».
Commencer progressivement
Michel s’est équipé très progressivement en matériel « je ne savais pas si cela allait marcher, j’ai investi au fur et à mesure ». Pour commencer, on n’a pas besoin de grand-chose : un local, pour installer la miellerie, des ruches des cadres et un extracteur (centrifugeuse dans laquelle on fixe les cadres pour recueillir le miel). L’installation progressive constitue à ses yeux la solution la mieux adaptée pour s’installer en apiculture. Les risques dans les premières années d’activité sont trop importants pour immédiatement se lancer dans des investissements faramineux : « si les conditions climatiques sont mauvaises, on peut passer trois ou quatre saisons sans revenus ». Autre point essentiel : acheter, pour ceux qui ne pratiquent pas l’élevage, des essaims locaux plutôt que des espèces exotiques, pas forcément acclimatées, et dont toutes les propriétés ne sont pas connues.
Depuis quelques années, Michel travaille avec sa femme. Ils exploitent à eux deux 450 ruches qu’ils hivernent en plaine et qu’ils font transhumer sur les plateaux vers la fin du printemps. Une activité prenante, tributaire des aléas du temps.
Les mêmes problèmes que les agriculteurs
Aujourd’hui, Michel et son épouse produisent suffisamment de miel pour traiter directement avec les grossistes. Ils disposent de toute la palette des miels : colza, sapin, fleurs, acacia, pissenlit, tilleul, tournesol… Quand on lui pose la question de l’intégration de la filière apicole au sein de la famille agricole, Michel est formel : « oui, je me sens agriculteur. L’apiculture professionnelle se démarque de la vision fleur bleue qui ressort de l’amateurisme. Les apiculteurs ne sont pas plus ni moins verts que les agriculteurs : ils connaissent les mêmes problèmes ».
L’un des problèmes majeurs de l’apiculture professionnelle aujourd’hui, c’est justement la concurrence qu’exercent les “semi-professionnels”. « Le problème pour nous, ce ne sont pas les tout-petits, ceux qui avec quelques ruches assurent la production familiale, mais ceux qui sont au stade intermédiaire, avec cinquante ou cent cinquante ruches, et qui écoulent leur miel au détail et sur les marchés de demi-gros ».
Quoi qu’il en soit, l’apiculture française se professionnalise. Le Jura en est l’illustration parfaite : plus d’une installation par an. Sachant que la production française n’excède pas 45% des volumes consommés, on peut parier que l’apiculture hexagonale a de beaux jours devant elle.
Etienne Grosjean
Le gaucho
« Le problème, c’est qu’on ne le voit pas »
Comme beaucoup d’apiculteurs, Michel Faivre-Rampant affirme avoir été victime du gaucho. Mais la responsabilité du produit reste difficile à prouver, dans le sens ou les pertes ne peuvent se mesurer sur le court terme.
Pour Michel Faivre-Rampant, le problème du gaucho est une réalité. La difficulté, pour les apiculteurs, est de faire reconnaître la toxicité supposée de la molécule active du gaucho : « le problème avec le gaucho, c’est qu’on n’en voit pas immédiatement les effets. Cela se traduit de la façon suivante : on amène les essaims avec leurs hausses. Peu à peu, le nombre d’abeilles diminue, mais la reine et les jeunes restent dans la ruche. Les pertes indirectes augmentent radicalement. Avant, les pertes hivernales étaient comprises entre 5 et 10%. Aujourd’hui, les pertes atteignent 30 %, répartis sur toute l’année », explique Michel, précisant que si les chiffres sont inquiétants dans les régions d’élevage comme le Jura, ils le sont d’autant plus dans les secteurs spécialisés dans les grandes cultures. Le hic, c’est qu’une abeille victime du gaucho ne rentre pas à la ruche. Impossible dans ce cas de réaliser des analyses sur les abeilles malades ou mortes. Impossible pour l’apiculteur, à très court terme, de réaliser qu’il est victime du gaucho.
Pour Michel, le gaucho est un produit dangereux et rémanent. Cependant, mieux vaut ne pas occulter les autres facteurs de mortalité : « Beaucoup de facteurs interviennent… Le varroa joue beaucoup aussi ».
L’empoisonnement au gaucho se distingue des autres produits de traitement dans le sens ou l’on en mesure l’impact longtemps après « On a toujours eu des accidents avec les phytos, mais en général, cela se traduit par des pertes directes. Ce n’est pas le cas pour le gaucho. Quand on s’en aperçoit, c’est déjà trop tard ».
Michel Faivre-Rampant n’incrimine pas les agriculteurs, mais plutôt les producteurs de phytosanitaires qui commercialisent des molécules sans en connaître les effets à long terme : « on comprend que les agriculteurs doivent traiter leurs cultures. On ne veut pas s’en prendre à eux, mais nous attaquer aux labos qui commercialisent ces produits de traitements ». Pour l’apiculteur, les relations entre le monde apicole et les filières grandes cultures doivent être resserrées : « l’apiculture est dépendante des cultures. Parallèlement, une bonne partie du revenu des agriculteurs doit être imputée aux abeilles… On manque de contact avec les utilisateurs de phytos, j’aimerais que les gens entrent en contact avec nous ».
Si le gaucho est emblématique des conflits d’intérêts qui opposent céréaliculteurs et apiculteurs, le débat actuel permet au moins de rappeler que les deux partis sont étroitement liés et que les remèdes sont à chercher ensemble. L‘apiculture est au moins aussi indispensable pour les productions végétales que les productions céréalières comme le colza et le tournesol ne le sont à l’apiculture.
E. G.
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