Au programme de l'assemblée générale de la FRGEDA cette année, la présentation d'une étude prospective sur les évolutions de l'agriculture franc-comtoise à l'horizon 2015. Réchauffement du climat, renchérissement du coût de l'énergie, domination des grandes surfaces… plusieurs hypothèses ont été analysées pour échafauder des scénarios possibles.
La prospective n'est ni une science, ni une manière de prédire l'avenir, prévient d'emblée Valérie Vivot. C'est davantage une démarche intellectuelle d'exploration, un état d'esprit, une boîte à outils. » Pendant deux ans, un partenariat entre la Chambre régionale d'agriculture, le Conseil régional, la DRAF et le Crédit agricole a permis la réalisation d'une étude originale, spécifique à la région. « Dans un contexte d'accélération du temps, l'idée est de recenser les différentes visions du futur, d'en retenir les plus pertinentes, et d'identifier les leviers capables d'influencer l'avenir des filières. Il y a des changements progressifs, des tendances lourdes – comme le réchauffement climatique – et des évolutions plus brutales. Il y a aussi des facteurs externes, sur lesquels on n'a pas de prise, et d'autres internes, sur lesquels les acteurs locaux ont un pouvoir d'action. » L'horizon 2015 a été choisi volontairement, pour se projeter après la réforme de la PAC. L'étude s'est focalisée sur les principales productions agricoles de la région : laits AOC et standards, viande, grandes cultures.
169 participants
Elle a réuni en tout 169 participants, au cours de séances de travail collectives. L'outil de travail initial était une base d'information contenant des données aussi précises que possibles sur les filières, bref un véritable diaporama synthétique de la région.
« L'idée était d'établir un état des lieux partagé par tous, et de recenser ce qui pouvait changer d'ici 2015. Par exemple un participant a posé la question d'une volonté d'organisation d'une interprofession fromagère régionale pour la commercialisation des productions franc-comtoises. C'est une variable qui a été retenue et qui peut adopter plusieurs modalités : pas de structuration – création d'une interprofession, ou même création d'une plateforme commune de vente. Les participants ont été amenés à pondérer chacune des hypothèses, en fonction de ce qui leur semblait le plus plausible. »
C'est un véritable travail de hiérarchisation des variables – plusieurs centaines – qui a donc été effectué. « Pour construire les scénarios, on procède comme pour construire une histoire. On part des variables exogènes (climat, politique agricole commune…) et on progresse vers les variables endogènes. C'est une cascade d'événements qui se précisent au fur et à mesure », précise Pierre Parguel, de l'Institut de l'élevage.
Trois grands scénarios retenus
« Nous avons volontairement retenu trois scénarios contrastés, donc caricaturaux, et structurants pour l'agriculture et les industries agroalimentaires de la région », précise Valérie Vivot. « L'idée est de donner à chacun des éléments concrets pour se positionner dans les différents scénarios. »
Premier cas de figure, « La loi du marché mondial » : la libéralisation du commerce mondial se poursuit, les prix intérieurs s'alignent sur les cours mondiaux. Cela se traduit par des importations massives de produits agricoles, énergétiques et d'intrants. Les conséquences pour la région sont une quasi-disparition de la production et de la transformation laitière régionale pour le lait standard, faute de compétitivité. Les industriels délocalisent leurs sites de production, et seuls quelques bassins positionnés sur des spécialités régionales résistent.
Pour les laits AOC, les filières sont préservées, mais la valeur ajoutée disparaît, c'est le règne de la qualité bon marché, avec contractualisation auprès de la grande distribution. Les exploitations se restructurent fortement, ainsi que le secteur de la transformation et celui de l'affinage. Le cahier des charges est maintenu à minima pour conserver un peu de typicité aux produits.
En viande bovine, la concurrence d'importations massives depuis les pays du Mercosur pèse sur la production régionale et conduit à la fermeture des outils d'abattage et de transformation. Au final, seules les productions sous signe d'identification de la qualité à l'origine survivent du fait de leur qualité organoleptique. « Toutefois la valeur ajoutée historique qu'on leur connaît est largement réduite par la contamination des prix par le marché d'importation. »
La loi des grands groupes
Le second scénario est celui de la loi des grands groupes et de la grande distribution. Par rapport au premier, les échanges sont freinés par des appréhensions d'ordre sanitaire de la part des consommateurs. Les contraintes réglementaires sont allégées pour gagner en compétitivité sur le marché mondial en croissance. Mais les outils régionaux tombent entre les mains de grands groupes de stature internationale. C'est la fin des interprofessions, aussi bien en lait standard qu'en lait AOC. Certes les volumes progressent, mais les producteurs sont relégués au rang de simples fournisseurs des GMS ou des groupes industriels, qui confisquent la valeur ajoutée.
La qualité sanitaire et la traçabilité font office de critère qualité pour la viande bovine, comme en grandes cultures dont les producteurs se voient dépossédés de la valeur ajoutée. Les filières spécifiques (chanvre, blé panifiable, cultures industrielles) sont intégrées par des groupes d'envergure européenne. Seules perdurent le minimum d'entreprises nécessaires à la production. Ces filières échappent au contrôle régional. Ici, c'est le souci de rentabilité qui conduit les géants de l'agroalimentaire à restructurer fortement l'ensemble des maillons des filières, aussi bien en lait qu'en viande et en grandes cultures.
Enfin, le troisième scénario envisage une relocalisation de la production. Les hypothèses qui conduisent à échafauder cette trame sont d'abord une flambée du coût de l'énergie et des transports, des préoccupations environnementales accrues limitant les échanges. Cela entraîne une redynamisation et une diversification des activités rurales et de proximité, mais également des conflits d'usage pour l'utilisation du territoire.
L'agriculture se rapproche des citoyens, et peut même s'extensifier. La part du budget des ménages consacrée à l'alimentation augmente. En lait standard, les outils régionaux sont maintenus et diversifient leurs productions pour répondre à la demande locale. Le prix du lait se maintient. En AOC, les volumes de fromages AOC sont revus à la baisse, conséquence d'un plus faible potentiel de consommation. Les productions de viande bovine, porcine, ovine et équine profitent également de cette conjoncture, qui se traduit par un maintien du prix de produits.
Côté grandes cultures, les productions se diversifient, avec le développement de petites unités de transformation alimentaires et non alimentaires. « Le faible potentiel de consommateur en région oblige certains secteurs de production à une réorientation sur d'autres produits de manière à répondre à la demande locale. »
Face à l'augmentation du prix du pétrole, les agriculteurs ont-ils raison d'engager des mouvements syndicaux ?




