L’arrivée du loup dans le massif alpin a entraîné une adaptation des pratiques des éleveurs, et remet en cause le simplisme de certains discours caricaturaux.
Gilles Brunschwig, le professeur de zootechnie au département « agriculture et espace » de l’Enita de Clermont-Ferrand a réalisé un court exposé sur les interactions entre loups et élevage ovin, à la lumière des faits observés ces dernières années dans les Alpes françaises. « L’élevage pastoral gère des surfaces importantes : 650 000 ha en Provence Alpes Côte d’Azur, dont 380 000 ha d’alpages et 270 000 ha de parcours. Il est dominé par l’élevage ovin viande, 2 000 exploitations et 630 000 brebis », a expliqué le professeur, pour resituer l’importance économique et écologique de ce secteur d’activité. Cet élevage se caractérise par une importante durée de pâturage, s’appuyant sur la pratique de la transhumance. Or, depuis une dizaine d’années, le loup a fait son retour dans les Alpes, déclenchant des polémiques entre éleveurs et partisans de la protection de la faune sauvage… L’analyse du discours « pro-loup » est riche d’enseignements. « Il s’agit d’un discours de dénégation circulaire, dominant dans les médias, qui repose sur trois affirmations. D’abord, négation de la réalité des dégâts occasionnés par les loups : il s’agirait d’attaques de chiens errants. Ensuite, la remise en cause des compétences des éleveurs : si les loups commettent des dégâts, c’est parce que les bergers ne savent plus garder, contrairement à ce qui se passe en Italie. »
Enfin, l’élevage ovin est simplement remis en cause, condamné économiquement par les thèses libérales et taxé de « néfaste » sur le plan écologique.
Chiens errants ?
Gilles Brunschwig a donc repris point par points ces thématiques, pour y apporter de sérieux contre-arguments. En commençant par remettre les pendules à l’heure sur les dégâts commis par les fameux chiens errants. Six enquêtes, réalisées dans divers bassins d’élevage ovin du Sud-Est de la France permettent en effet de quantifier les dégâts. « La fréquence annuelle d’attaque est de l’ordre de 0,15 soit une attaque tous les 6 à 7 ans et le taux de prédation annuel (nombre de cas pour 100 animaux) en moyenne de 0,25%. » Surtout, il s’agit d’une prédation très différente de celle du loup. Le chien attaque généralement de jour, est vu à l’attaque dans 90% des cas, et n’hésite pas à s’approcher des fermes. Le loup n’est vu que dans 5% des cas, ses attaques sont nocturnes et territorialisées, rarement près des fermes. « C’est l’explosion du nombre d’attaques qui permet de repérer l’installation de loup. »
En matière de savoir-faire des éleveurs, le professeur note aussi que dans toutes les zones où le loup a fait son apparition, des mesures de protection ont été prises rapidement, ce qui a réduit le nombre de victimes par attaque du loup. « Après le pic de 1999, à six victimes par attaque, les mesures de protection ont permis de revenir en 2005 à 3,8, ce qui est un premier indicateur d’efficacité. »
Sur le plan technique, Gilles Brunschwig a également mis en évidence les contradictions entre fondamentaux de la conduite des animaux au pâturage et protection des troupeaux. Le retour tous les soirs dans des parcs de nuit par exemple, occasionne une surcharge de travail importante à l’éleveur (plusieurs heures par jour) mais augmente également les risques d’érosion, les risques sanitaires, tout en limitant l’efficience de la prise alimentaire… L’introduction des chiens de protection des troupeaux, les fameux patous, peut également poser un certain nombre de problèmes avec les autres usagers de l’espace que sont les randonneurs, les chasseurs, les voisins, et même avoir un impact négatif sur la faune sauvage.
L’enjeu écologique est pourtant fort, car les troupes ovines contribuent à l’entretien des espaces (ouverture des paysages, prévention des incendies et des avalanches…). Au-delà des pertes directes et indirectes, la présence du loup entraîne surtout des contraintes supplémentaires fortes. « Quand l’espace pastoral devient dangereux pour les animaux, exige des charges de travail accrues et risque de devenir moins rémunérateur, le principal risque est d’aller vers un élevage moins pastoral, replié sur une SAU sécurisée, c’est-à-dire un élevage plus intensif et productiviste ! », conclut le chercheur.
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