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La spéculation sur les céréales… c'est du brutal !
Jura agricole et rural
Publié le:  10 janvier 2008
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silos

Dans les silos, la récolte 2007 est en attente d’une destination finale.

Douze euros de plus en une seule séance du Matif à la tonne de blé ! La spéculation mondiale sur les céréales, c’est du brutal ! Elle bouscule jusqu’à l’idéal mutualiste qui présida à la création de nos coopératives et bouleverse définitivement le paysage économique agricole de ces cinquante dernières années.

Ce matin-là, en découvrant sur son écran la cotation des céréales à la clôture du Matif(1), François de la Perrière, l’un des responsables de la coopérative Cérégrain, constate une hausse de 12 euros par tonne de blé et de 4 euros par tonne de maïs ! Des variations quotidiennes inédites, brutales, démesurées et dangereuses. « Voilà quelques années seulement, le cours des céréales variait, sur toute une campagne, de cinq euros au maximum », se souvient-il. Certes, tout le monde se félicite de la progression des cours des céréales qui n’est que justice depuis le temps que chacun se lamentait sur leur niveau incapable de couvrir les coûts de production. Mais aujourd’hui, en frôlant les 300 euros la tonne, les céréales sont-elles à leur juste prix ? Les spécialistes s’accordent à estimer les cours du marché du blé à 250 euros la tonne, à 210 euros ceux du marché du maïs. Les excès des cours, c’est la part ajoutée ou soustraite de la spéculation. Les choses sont aujourd’hui démontrées : au déséquilibre de l’offre par rapport à la demande s’ajoutent les effets de la spéculation qui introduit la brutalité de la variabilité des cours.
« Lorsqu’un fonds de pensions américain estime avoir gagné assez d’argent sur des lots (2) de céréales, il les vend sans jamais les avoir vus et fait chuter les cours de 10, 12, voire 20 euros la tonne de céréales », raconte François de la Perrière. Le fonds de pension en partant sous d’autres cieux boursiers, vers d’autres gains d’argent facile, laisse dans son sillage les turbulences de son passage spéculatif. Les opérateurs professionnels du secteur d’activité sur lequel il s’est provisoirement positionné doivent alors assumer les effets d’une économie virtuelle qui piétine l’économie réelle.
Les paris sur l’avenir…
Comment, dans de telles conditions, se comporter en acheteur ou en vendeur raisonnablement prudent et gérer ses affaires et celles des autres en « bon père de famille » ? Le Matif du 3 janvier 2008 clôture à 260 euros la tonne de blé pour fin janvier. À 258,75 euros la tonne pour mars 2008, à 258,50 euros la tonne pour mai 2008 et à 215,75 tonne pour… janvier 2009. Des acheteurs et des vendeurs se sont mis d’accord sur la commercialisation d’un blé qui n’est pas encore semé ! Négocier aujourd’hui sur des volumes que l’on n’a pas, c’est parier sur un avenir que personne ne connaît. C’est négliger les aléas climatiques, les accidents d’une conduite de culture imprévisible et la qualité d’une production qu’on ne maîtrise jamais totalement.
« Le problème, lorsque nous vendons des céréales à termes, c’est d’abord de savoir si nous aurons les quantités pour honorer nos engagements. Or, une mauvaise année climatique peut compromettre 20 à 25 % d’une récolte, voire 40 % comme en 2003 », observe François de la Perrière. Prendre des positions pour dans un an, c’est clairement jouer à la roulette russe et, pour certains, de mordre un jour sérieusement la poussière. Car, vous entendez toujours celui qui, par un coup de bourse, a décroché la tirelire, mais vous n’entendez jamais celui qui s’est mis sur la paille ! C’est un peu comme au casino : pour un gagnant bavard, vous avez cent perdants taiseux…
Des outils pour limiter les risques
Dans quelques mois, les acheteurs amidonniers vont passer chez les fournisseurs en céréales pour réserver les achats de la prochaine récolte, notamment celle de maïs. Pour limiter les risques, les acheteurs et les vendeurs disposent d’outils de gestion qui vont du prix ferme sur la totalité du volume, évidemment très risqué en période de forte fluctuation, au prix ferme fixé sur une partie du volume, le reste étant déterminé par le Matif au moment de la livraison. Autre pratique, celle de la fixation mensuelle assortie d’un planning de livraisons. Huit jours avant la fin de chaque mois, on se met d’accord sur le prix du mois suivant. Souvent, c’est le Matif qui arbitre le cours. Mais, il est possible de faire appel à l’expertise d’un courtier qui, dans ce cas, analyse les tendances du marché pour indiquer un prix objectif. Si les deux contractants sont en désaccord sur le cours indiqué par l’expert, le contrat n’est pas exécuté et chacune des parties reprend sa liberté. Cette forme de contrat réduit les risques tout comme les options d’achats qui consistent à se positionner pour l’achat à un terme fixé d’un certain volume à un prix donné, le tout assorti du paiement d’une option qui l’autorise à se retirer. En ce début d’année 2008, il était possible d’acheter ou de vendre du blé à 251 euros pour mars 2008, assorti d’une option de 13 euros la tonne. À 251 euros, plus 33 euros la tonne d’option pour un terme fixé à novembre 2008. « L’option c’est le prix à payer pour se soustraire d’un engagement », indique François de la Perrière et réduire le risque que fait courir le prix ferme. En général, les opérateurs prudents souscrivent des contrats selon ces différentes pratiques d’achats à termes, histoire de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier.
Les coopératives face à ces réalités
Dans ces marchés bouleversés, les coopératives cherchent une nouvelle voie. En effet, certains adhérents coopérateurs tentent leur chance sur le marché et, ce faisant, bouleversent les habitudes, fondées sur des décennies d’un prix d’acompte complété du traditionnel complément de prix. En 2007, Cérégrain a versé 173 euros la tonne d’acompte pour le maïs et 155 euros par tonne pour le blé. Habituellement, au mois de janvier, le montant du complément de prix était connu et, avec lui, le prix définitif de la campagne. « L’incertitude des marchés est telle que notre conseil d’administration a décidé de différer la fixation du complément de prix », explique François de la Perrière. Prenant acte de cette situation inédite, Cérégrain s’adapte et va proposer, dès cette année, aux adhérents qui le souhaitent de vendre leur récolte de céréales par anticipation avec l’engagement de livraison d’un volume à prix fixé.
C’est une première dans l’histoire de la coopérative et la fin d’une certaine idée du mutualisme fondée sur l’unicité du prix et sa vocation originelle de protéger les agriculteurs des secousses du marché. La tendance haussière durable des céréales donne à certains agriculteurs la curiosité de voir de plus près le marché mondial… Comme Icare voulait s’approcher du soleil avec ses ailes de cire. Pour, finalement, tomber d’aussi haut qu’il était monté…


(1) Matif, marché à terme international de France.
(2) Un lot représente 50 tonnes de céréales. 




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