Plus qu’une méthode ou une technique, l’agriculture biodynamique est aussi une philosophie des rapports entre l’homme et la nature, entre l’homme et la terre. Elle connaît aujourd’hui un certain succès dans le monde de la viticulture.
L’originalité des préparations utilisées en biodynamie peut surprendre, faire sourire ou susciter l’incrédulité : achillées suspendues dans une vessie de cerf suspendue à un arbre pendant un été, écorce de chêne enterrée dans un crâne de ruminant domestique… « Si vous saviez ce qu’on fait dans les laboratoires pharmaceutiques aujourd’hui, ça ne vous paraîtrait pas si surprenant ! », déclare Pierre Masson, consultant en biodynamie et invité à donner une conférence sur ce thème dans le cadre de la Percée du vin jaune. « Ces opérations ont un sens : l’objectif est d’utiliser les influences cosmiques pour fabriquer des médicaments qui permettent de soigner la terre. »
A l’origine de la biodynamie, les intuitions du philosophe autrichien Rudolf Steiner, dans les années vingt. C’est alors l’âge d’or de l’agriculture chimique : le chimiste allemand Justus von Liebig a analysé au XIXe siècle les principaux constituants des végétaux : azote, phosphore et potassium, conclu à l’inutilité de l’humus et bâti un empire agrochimique. La première guerre mondiale a laissé d’immenses stocks d’explosifs à base d’azote qui seront recyclés dans la fertilisation des sols. « Les agriculteurs de l’époque ont fait de nombreuses observations inquiétantes : baisse de fertilité des animaux, problèmes de conservation des semences, épizooties… En 1924 Rudolf Steiner a présenté les bases de la méthode bio-dynamique dans un cycle de huit conférences, connu sous le nom de “Cours aux Agriculteurs” tenu dans un grand domaine agricole de Silésie Orientale, devant un public d’agriculteurs de vétérinaires et de scientifiques. »
Première intuition du philosophe, le pressentiment que l’emploi des ammonitrates issus de la synthèse à partir de l’azote atmosphérique est peu compatible avec l’organisation de la nature vivante. « 80 ans plus tard, en analysant la composition isotopique de l’azote présent dans les organismes vivants, le rapport entre N14 et N15, on a constaté une différence entre ceux issus de l’agriculture biologique et ceux issus de l’agriculture conventionnelle. C’est maintenant la méthode utilisée en Suisse et en Allemagne pour vérifier si les œufs sont bio ! »
Eloge de la complexité
L’agriculture biodynamique s’inscrit donc à l’inverse de l’approche mécanico-chimique du vivant. Elle considère qu’animaux, végétaux et êtres humains échangent des informations primordiales à un niveau subtil, ainsi qu’avec la terre et les astres. « D’où l’intérêt de la diversité, et le refus de la spécialisation. Les fumures organiques indispensables pour fertiliser les sols doivent être produites localement, car elles contribuent à l’ambiance harmonieuse du lieu. » L’idée est de stimuler le vivant en favorisant les interactions, et les préparations biodynamiques permettent de corriger les éventuels déséquilibres. Les images de systèmes racinaires de haricots fertilisés en conventionnel, en agriculture biologique et en biodynamie sont parlantes, avec une exploration racinaire complètement différente. Dans le premier cas, seuls les 30 cm du sol sont utilisés, alors que dans le troisième, le chevelu racinaire descend à plus d’un mètre.
La viticulture aussi
La vigne est un cas particulier à plusieurs titres. « C’est une culture pérenne qui a accumulé depuis 120 ans une cascade de problèmes, de maladies et de ravageurs, depuis le phylloxera jusqu’à la flavescence dorée, en passant par le mildiou, l’oïdium, pour ne citer que les plus célèbres. C’est aujourd’hui une des cultures les plus traitées, avec les arbres fruitiers. » Or dans les grands vignobles se développe depuis quelques années un véritable courant biodynamique. Des domaines renommés du Bordelais, de Bourgogne ou d’Alsace ont déjà fait le pas et tourné le dos aux engrais de synthèse et surtout aux molécules antifongiques et insecticides.
François Duvivier, vigneron bourguignon, a témoigné dans ce sens. « Je conçois mon métier de viticulteur comme l’accompagnement d’un processus de fermentation, sans ajouts chimiques ni processus physique brutal (comme le refroidissement des cuves). Dès la première année d’essai j’ai observé des résultats spectaculaires avec la biodynamie, sur l’enracinement des adventices dans la vigne par exemple, sur l’odeur de la terre, la tenue des tiges au moment de la taille. C’est une organisation du travail un peu différente, pour respecter le rythme de la nature, mais l’équipe apprécie aujourd’hui de pouvoir se balader dans les vignes sans attendre un délai de 24 ou 48 h, de manipuler les préparations sans utiliser un scaphandre ! » Même les quantités de sulfate de cuivre peuvent être progressivement réduites, ramenées à moins de trois kg de cuivre épandu à l’hectare par an.
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