Les fluctuations rapides du prix du lait au cours de ces dernières années sont la conséquence directe de la libéralisation des marchés laitiers.
Cette orientation politique, prise en 2004 au sein de l’Union européenne, n’est pas fondamentalement remise en cause par la crise actuelle.
Si la conjoncture laitière est porteuse à moyen terme, avec l’accroissement démographique de la population mondiale et l’augmentation de la consommation de produits laitiers qui l’accompagnera, les perspectives à court terme sont sombres en Europe. Gérard You, spécialiste de la conjoncture laitière à l’Institut de l’élevage, était mardi dernier à Dole pour éclairer la situation du marché laitier et donner des perspectives d’avenir, à l’occasion d’une journée d’information sur ce thème organisée par les réseaux d’élevage.
« Après une période d’euphorie, c’est la dépression : les trois piliers de l’agriculture, céréales, viande et lait sont en crise. Pour aller vers demain, nous avons besoin de comprendre pourquoi on en est là ! », introduisait Charles Schelle, président des réseaux d’élevage de Franche-Comté.
Gérard You s’est dans un premier temps attaché à décrire la situation actuelle et à expliquer son origine. « Les fondamentaux sur les marchés laitiers demeurent bons : à savoir une production laitière croissante dans le monde qui suit la croissance démographique. La consommation mondiale de lait par habitant est relativement faible et stable, avec de fortes disparités, elle a tendance à augmenter dans les pays qui se développent. »
Une consommation mondiale en hausse
Le prix du lait à la production est également très hétérogène, de 150 euros la tonne dans des pays tels que l’Argentine ou l’Ukraine à plus de 600 euros/t au Japon. « Ce prix est déterminé par la politique agricole du pays (protection aux frontières, régulation du marché intérieur, soutien des exportations…) et les coûts de production dans le pays, eux-mêmes fonction du contexte agricole général. Dans ce paysage, les échanges internationaux de produits laitiers ne représentent qu’une part minime de la production (40 millions de tonnes équivalent en 2008, soit 7% de la production mondiale).
Cette part relative est stationnaire, » précise le spécialiste. Au cours des dix dernières années, la part de l’Union européenne dans ces exportations a stagné, tandis qu’on observe la montée en puissance des USA et l’émergence de l’Océanie (en particulier la Nouvelle-Zélande).
Si les perspectives à moyen terme sont bonnes, avec la poursuite de l’évolution démographique (trois milliards de personnes supplémentaires à nourrir dans 50 ans), les nombreux atouts des produits laitiers en termes d’alimentation (praticité, richesse en protéine), et le dynamisme offensif des multinationales laitières dans les pays en développement… comment expliquer alors le retournement rapide de la conjoncture au cours des trois dernières années ?
Gérard You explique ces turbulences par plusieurs facteurs. « Ce sont les premiers effets de la libéralisation des marchés laitiers. En 2004, 2005 et 2006, la consommation mondiale a dépassé la production. Les stocks européens ont rapidement fondu, conséquence de la réforme de la politique agricole commune de 2004. En 2007 il y a eu un cumul d’incidents climatiques défavorables à la production laitière au niveau mondial.
Il y a alors eu un effet de spéculation sur le marché mondial qui a provoqué l’envolée des cours. Un an plus tard, en 2008, le début de la crise économique, conjugué à la crise de la mélanine en Chine a fait diminuer la demande mondiale (solvable), tandis que la production, stimulée par les cours élevés de 2007, était repartie à la hausse. L’excédent de production, estimé à 3,5 millions de tonnes de lait en 2008, a provoqué la chute des cours, qui sont revenus à leur niveau d’avant 2007. »
Des quotas abolis avant l’heure
Pour ce qui est des perspectives à court terme, le spécialiste n’est pas particulièrement optimiste. « Malgré les premiers signes de tassement de la production dans plusieurs régions du monde, la production mondiale reste supérieure à la demande. De plus, il y a eu un stockage important de beurre et poudre de lait écrémé en 2008 et 2009. »
Au niveau de l’Europe de 27, trois pays réalisent 50% du volume produit : l’Allemagne, la France et le Royaume Uni.
« Le marché européen est toujours protégé par un contingentement des importations à 2% de la consommation, avec des droits de douane élevés au-delà de ces quantités. Mais cette protection est fragilisée dans le cadre des négociations OMC. Les mécanismes de régulation de l’offre ont été progressivement neutralisés, à travers la réduction des prix d’intervention sur le beurre et la poudre, la remise en cause des restitutions et la fin des aides à l’utilisation du beurre et de la poudre dans l’alimentation du bétail. »
Enfin, Gérard You analyse la rallonge de quota de +2 à 2,5% sur la campagne 2008-2009, et d’1% supplémentaire par an jusqu’en 2013 comme « une suppression des quotas laitiers avant l’heure ».
Pour ce qui est de la campagne en cours (2009-2010), les données présentées montrent une reprise de la production à l’échelle européenne, de l’ordre de 2%, portée par des pays tels que l’Allemagne (+8%), le Danemark (+4,2%), les Pays-Bas, l’Italie… tandis que le Royaume Uni, La France, l’Espagne et l’Irlande sont en léger recul.
« Une partie des éleveurs laitiers, principalement en Europe du Nord, a fait le choix de produire plus pour limiter les conséquences de la baisse du prix du lait. Cette reprise de la production, alors que l’offre reste excédentaire par rapport à la demande solvable, risque de retarder l’amélioration des marchés européens. »
En France, l’accord interprofessionnel signé en juin a limité la dégradation du prix du lait (tombé à 210 euros la tonne en Pologne, Irlande et aux Pays-Bas), mais cette situation a des conséquences en matière de compétitivité des produits laitiers, notamment les « fromages ingrédients » (qui rentrent dans la composition des plats cuisinés) et les fromages premier prix.
« Regardez dans les grandes surfaces d’où viennent les fromages râpés 1er prix… » De fait, la France, dans une position de sur-maîtrise de la production, se retrouve isolée dans le concert européen.
La libéralisation se poursuit
L’exposé de Gérard You a suscité de nombreux échanges avec les participants, notamment au sujet des récentes prises de position du ministre de l’agriculture face à la crise du monde agricole. « J’aimerais me tromper, mais je n’ai pas l’impression qu’au niveau des 27, le choix de dérégulation fait en 2004 n’est pas remis en cause. On reste sur le rail de la libéralisation et de la régulation par le marché », a affirmé le spécialiste.
Propos confirmés par Sylvain Marmier « Même au sein de la profession agricole européenne, au Copa, nous ne sommes jamais arrivés à dégager un consensus sur la nécessité de maîtrise de la production. » Une inconnue demeure, la capacité de « résistance » des éleveurs européens dans le temps à des prix de lait qui ne rémunèrent plus la main-d'œuvre.
« Il faudrait une véritable stratégie commerciale d’exportation au niveau de l’Union européenne, plutôt que de faire le jeu de la concurrence entre États membres, au détriment des producteurs », clame un éleveur.
Au niveau de la Franche-Comté, la production de fromages AOC semble pour l’instant jouer à plein son rôle « protecteur » vis-à-vis des retournements rapides de conjoncture, en assurant de facto la limitation de la production aux besoins du marché. « Mais il ne faut pas oublier les producteurs des 25% de lait standard de la région », martèle Charles Schelle. « Et être vigilants sur la propriété des maillons de nos filières », ajoute Claude Vermot-Desroches. Dans ce contexte difficile, les marges de manœuvre se font rares. `
Piste à creuser, les niveaux d’investissement matériels « Par rapport à leurs collègues européens, les éleveurs français sont suréquipés : il y a sans doute des choses à faire sur le plan collectif pour réduire ces charges. »


