La FNSEA a engagé une réflexion sur le syndicalisme dont les conclusions seront dévoilées au prochain congrès du syndicat fin mars à Auxerre. C’est dans ce contexte que Jean-Michel Lemétayer a accepté de se livrer à un décryptage de l’année passée qui a provoqué quelques turbulences au sein de la « grande maison ».
Cette année « horribilis » au niveau du revenu agricole, comment l’avez-vous vécue ?
« Tout a commencé par le débat sur le rééquilibrage des aides de la Pac qui m’apparaît être une nécessité.
Cependant, cet effort n’est supportable pour les céréaliers que si la marche n’est pas trop haute à franchir. Je l’ai toujours dit. Les premières tensions syndicales n’ont donc pas attendu la crise des marchés agricoles. Les prémices du malaise ont débuté au Salon de l’agriculture.
Souvenez-vous que le ministre Barnier s’est fait accrocher par les JA d’Ile-de-France sur la question du rééquilibrage des aides. Après, on assiste, hélas, à une crise économique qui touche toutes les productions agricoles avec un focus sur le dossier laitier ».
L’accord sur le prix du lait du 3 juin 2009 a en effet cristallisé les tensions syndicales ? Pourquoi l’avoir validé ?
« On bascule là dans une forme d’incompréhension qui concerne la prise de responsabilité de la FNPL que j’ai toujours soutenue. Si la France a un meilleur prix du lait que ses voisins européens c’est grâce à cet accord ».
Cet accord a été taxé de « politique ». Même des syndicalistes de la FNSEA disaient qu’il ne fallait pas le signer à trois jours des élections européennes. Que leur répondez-vous ?
« On interprète ainsi cet accord en disant que s’il n’avait pas été signé à trois jours des élections européennes sous la pression politique, il aurait pu être meilleur.
Ce n’est pas vrai. Cet accord était nécessaire à cette date en raison du paiement du lait qui intervient le 15 du mois.
Le calendrier laitier a ses spécificités que vous connaissez. Il fallait prendre ses responsabilités par rapport aux entreprises qui sans cet accord auraient encore payé le lait moins cher.
Avant le 3 juin, cet accord arraché de haute lutte ne passait pas entre les différentes familles de l’interprofession. Remarquez qu’aujourd’hui, plus personne ne parle de cet accord, car il a des effets positifs sur le premier trimestre ».
n N’y a-t-il pas eu un défaut du militantisme syndical de la FNSEA et de la FNPL sur le terrain pour expliquer cet accord ?
« C’est une défaillance de notre part de ne pas avoir pris la mesure de la nécessité de faire du terrain pour expliquer l’accord.
Personne n’ignorait les conséquences difficiles que cet accord engendrerait pour les producteurs. C’est la raison pour laquelle la FNSEA a défendu un plan de soutien pour tous les agriculteurs à la rentrée ».
Au Space, vous vous doutiez d’un risque de contestation syndicale. Pourquoi n’avoir pas mobilisé vos troupes pour faire contrepoids aux opposants ?
« Parce que je n’ai pas l’habitude de mettre les paysans dans une situation où ils se battent les uns contre les autres.
Est-ce qu’on ne touche pas, par ces événements, aux limites du syndicalisme de responsabilité que vous défendez. Vous ne risquez pas au final d’être peu nombreux à avoir raison ?
« Pour pouvoir affirmer que nous sommes peu nombreux, il faut attendre les prochaines élections aux chambres d’agriculture en 2013. Si on se base sur les résultats des élections à la MSA, la FNSEA est encore plus représentative qu’aux dernières élections des chambres d’Agriculture. Dans le département du Lot-et-Garonne on a même repris des élus à la coordination rurale ».
Pourtant ce syndicalisme de responsabilité a provoqué quelques turbulences pour la FNSEA
« C’est vrai que dans l’intérêt de la FNSEA, il n’aurait pas fallu signer l’accord du 3 juin. Mais dans les comptes de chaque ferme laitière il y aurait eu moins d’argent.
C’est la vérité. Même si je me fais réprimander, je préfère la seconde option. J’en conviens : ce positionnement ne fait pas rêver ».
Est-ce qu’en agriculture, on n’est pas en train d’assister à ce qui passe dans d’autres syndicats de salariés avec l’émergence de mouvements plus durs comme Sud ou l’action des Conti face à la CGT ?
Je me demande si l’histoire toute récente ne risque pas de gommer une décennie de syndicalisme. Je m’explique. Je suis dans ce bureau [ndlr : à la FNSEA] depuis bientôt neuf ans. En 2007, aux élections aux chambres d’agriculture, j’ai inversé la tendance baissière des résultats de la FNSEA. Arrive 2009.
On se pose la question de savoir si le syndicalisme que l’on défend, frappé du contexte de 2009, ne doit pas regarder les choses un peu autrement.
C’est le thème de notre congrès de mars prochain. Si je prends le dossier bilan de santé de la Pac, il était impossible de faire la synthèse entre des positions si extrêmes au sein de la FNSEA.
Reste aussi l’obligation de se faire entendre du gouvernement et de la société. En clair, on demande tout au président de la FNSEA, même si on le critique… …
Par rapport à votre fort réseau, certains présidents de fédération sont malmenés sur le terrain et n’arrivent pas toujours à contrecarrer l’opposition. N’y a-t-il pas un risque de vous couper de la base militante ?
« Les syndicalistes sur le terrain ont été interpellés voire choqués par ce qui s’est passé. Ils ont été secoués. Et c’est vrai qu’ils se sont trouvés dans l’incapacité de répondre à leurs adhérents. Sur le bilan de santé par exemple, les adhérents leur demandent : « Pourquoi vous ne leur rentrez pas dedans, au gouvernement ? »
Voilà le genre d’invectives auxquelles ils ont dû faire face. Dans ce contexte, il est compliqué de défendre un positionnement national au niveau local et plus facile de se faire les porte-parole de l’ambiance du terrain à la FNSEA.
Au dernier conseil fédéral, j’ai senti que les présidents de fédération reprenaient confiance. Mais c’est aussi à la FNSEA de bouger. D’où notre réflexion sur le syndicalisme.
Il n’y a plus les mêmes attentes envers le syndicalisme ne serait-ce déjà parce que les structures d’exploitations ont changé ».
Les « meilleurs » d’entre vous ne vont-ils pas plutôt dans l’économique, dans la banque ou l’assurance ?
« Moi, pour l’instant, je ne le vois pas comme cela. Mais même pour mes collègues syndicalistes concurrents, il faut continuer à convaincre nos producteurs de ne pas se laisser entraîner par un individualisme ambiant.
Notre profession est la plus organisée et la plus syndiquée. Il faut que cela dure même s’il est difficile de dépasser ses préoccupations sectorielles en tant que syndicaliste. C’est pourquoi nous avons instauré un cycle de formation pour les présidents de fédération et les secrétaires généraux.
En amont, l’enjeu est évidemment d’avoir un syndicalisme jeune fort, avec un réseau de militants. N’oublions pas que les orientations politiques, ce sont les syndicats qui les défendent auprès du gouvernement. Mais, au final, c’est le politique qui décide ».
Justement, n’avez-vous pas l’impression d’être quelque peu malmené par Nicolas Sarkozy entre sa récente visite d’exploitation choisie à l’extérieur de votre réseau ou à son émission de télévision avec une porte-parole de l’Apli comme représentante du monde agricole ? La cogestion est finie ?
« Il n’y a jamais eu de cogestion. Chacun chez soi. Le président prend ses responsabilités et la FNSEA les siennes. Nicolas Sarkozy ne peut pas s’en tenir à dire que nous sommes un grand secteur économique et ne pas être plus concret pour faire sortir de la crise notre profession.
Je constate qu’il y a une irritation de la profession agricole à l’égard de notre président. Il faut qu’il prenne le leadership d’une autre politique agricole européenne.
S’il y met la même énergie que pour défendre certains secteurs industriels ou pour parler régulation financière, la FNSEA y verra beaucoup d’intérêt. Les discours politiques ne suffisent plus ».
Quel profil pour le prochain président de la FNSEA ?
« L’enjeu pour le président de la FNSEA est de faire la synthèse entre territoire, production, voire diversité sociale. Quand je suis arrivé à la présidence de la FNSEA, il y a eu quelques suspicions au sud de la France notamment dans le secteur de la viticulture. C’est normal.
La personne qui me succédera devra quitter les spécificités de sa production pour prendre une nouvelle dimension. Il devra prendre conscience de l’immense diversité de l’agriculture française ».


