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“Ne pas opposer apiculture et agriculture”
Interdiction du fipronil
Jura agricole et rural
Publié le:  15 mars 2004
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Michel Faivre-Rampant, président du syndicat des apiculteurs professionnels de Franche-Comté souhaite dépassionner le dossier du fipronil. Objectif : éviter un conflit apiculteurs/agriculteurs

Quelques jours après l’annonce du Ministre de l’agriculture, Hervé Gaymard, interdisant la vente des insecticides systémiques à base de fipronil, (Régent TS), Michel Faivre-Rampant, président du Syndicat des apiculteurs professionnels de Franche-Comté, expose son point de vue sur le dossier.

- Jura Agricole et Rural (JAR) : Le 23 février, Hervé Gaymard

a officiellement ordonné l’interdiction de vente de l’insecticide systémique Régent TS. Comment avez-vous accueilli cette décision ?

Michel Faivre-Rampant (M FR) : Je suis conscient des problèmes que cette décision peut poser aux agriculteurs. Mais je dois bien reconnaître avoir été assez satisfait par cette décision. Une période d’interdiction d’utilisation de ces produits pourra peut-être permettre d’y voir plus clair : pour vraiment vérifier la toxicité de ces insecticides, il faudrait disposer de zones complètement exemptes de gaucho et de Régent depuis plusieurs années, pour exclure des études les phénomènes de rémanence. Cela donnera peut-être le temps aux scientifiques pour mener sereinement leurs recherches.

- JAR : Auparavant, des études expérimentales étaient conduites dans plusieurs départements tests, comme la Vendée, la Côte d’Or… Ces études n’auraient-elles pas suffi à établir la nocivité éventuelle de ces produits ?

M FR : En effet, plusieurs zones expérimentales ont été définies l’année dernière. L’idée était bonne, mais il aurait fallu réaliser ces études sur des zones plus vastes et des laps de temps plus importants. Sinon, les résultats n’auraient pu être significatifs.

- JAR : Aujourd’hui, la plupart des utilisateurs de ces produits craignent de ne pas disposer de solutions alternatives en cas d’interdiction brutale de l’usage de ces matières actives. Que leur répondez-vous ?

M FR : Je ne suis pas spécialiste de phytosanitaires, je n’ai donc pas de réponse tranchée sur ce point. Cependant, on sait qu’aujourd’hui, 50% seulement des agriculteurs utilisent des traitements systémiques. Les 50 autres pourcents font autrement et assurent vraisemblablement un revenu. Il y a peut-être des choses à creuser pour mieux raisonner les apports d’insecticides. D’autant que l’on parle aujourd’hui à tout va de réduire les intrants. Peut être faudrait-il gérer l’utilisation de ces intrants par le biais d’une cellule de surveillance, pour favoriser l’emploi d’insecticides moins toxiques […] On peut certainement gérer cela d’une autre manière. Il faudrait aussi pouvoir surveiller le travail des laboratoires, afin qu’ils arrêtent de développer des produits dont les effets vont parfois à l’encontre de ce que l’on voudrait.

- JAR : Justement, le laboratoire Bayer vient d’être mis en examen pour plusieurs chefs d’inculpations (“mise sur le marché d’un produit phyto-sanitaire sans autorisation de mise sur le marché en l’espèce du Régent TS” ; “mise en vente de produits agricoles falsifiés ou toxiques et nuisibles à la santé de l’homme et de l’animal” ; “tromperie sur l’aptitude à l’emploi, les risques inhérents à l’utilisation, les contrôles et les précautions à prendre” et “complicité de destruction aggravée du bien d’autrui en l’espèce de destruction d’abeilles domestiques constituant le cheptel d’exploitants agricoles”). C’est ce que réclamaient les apiculteurs depuis plusieurs années. Cela devrait donc vous satisfaire…

M FR : C’est vrai que les apiculteurs dénoncent depuis longtemps la défaillance des laboratoires sur les essais préalables à la mise en marché de certains produits… Ce n’est pas nouveau… Pour le reste, laissons faire la justice.

-JAR : Demandez-vous, comme beaucoup, l’interdiction pure et simple d’utiliser le fipronil dès maintenant ?

M FR : Cela paraîtrait logique. Dans la pratique, c’est moins

simple : les agriculteurs ont déjà acheté leurs semences… Je vois mal comment on pourrait les contraindre à ne pas les utiliser cette saison encore, compte tenu des problèmes pratiques que cela pose.

-JAR : Certains parlent déjà de la possibilité de retrouver des traces de pesticides dans les miels. Ne craignez-vous pas que la médiatisation tous azimuts de ce dossier nuise au final à l’image de l’apiculture ?

M FR : Pas vraiment, dans la mesure où il est impossible qu’il y ait des miels toxiques, pour la simple raison qu’en cas d’ingestion de ces pesticides, les abeilles ne peuvent pas rentrer à la ruche. C’est d’ailleurs l’une des difficultés majeures pour identifier si les abeilles sont victimes de ces produits. On ne les retrouve pas mortes : on voit simplement la ruche s’amenuiser en quelques jours. Ceci dit, la médiatisation “grand public” de cette affaire ne me plaît pas du tout. On a tendance à retrouver dans les médias, une opposition entre agriculteurs et apiculteurs. Bilan des courses : les répercussions négatives risquent de rejaillir sur l’agriculture plutôt que sur les labos. Pourtant, nos adversaires, ce sont bien eux, les labos, en aucun cas les céréaliers avec qui nous vivons en interdépendance. Je comprends complètement à quel point cela peut être gênant pour les agriculteurs de perdre ces produits. Mais c’est tout aussi gênant pour nous de perdre tous les ans 30% de notre cheptel. Je n’ai donc aucun scrupule à plaider pour l’interdiction du fipronil.

- JAR : Concrètement, de quels éléments disposez-vous pour étayer l’hypothèse de la toxicité de ces pesticides ?

M FR : La preuve n’est pas scientifiquement établie, selon les fabricants. Mais plusieurs éléments tendent à indiquer clairement leur responsabilité dans la mortalité des abeilles. Lors de la campagne 2002, Aventis a réalisé des prélèvements sur les abeilles du Jura, pour en établir l’état sanitaire. Les résultats n’ont révélé aucune charge virale pouvant expliquer quelques pathologie que ce soit. Le cause est donc ailleurs. En plus, on observe une surmortalité toute l’année et pas seulement l’hiver ou un certain nombre de pertes sont naturelles. Cela prouve que la mortalité de nos abeilles n’est pas liée à une ou plusieurs maladies. Je tiens d’ailleurs à souligner que jusqu’ici, la communication des grands laboratoires relevait plus de l’intox que de l’étude scientifique sérieuse. On cherche à discréditer les apiculteurs, leur faisant porter le chapeau de la surmortalité de leurs colonies. Je me demande quel éleveur supporterait de se faire traiter

ainsi, en amateur et de se faire donner des leçons par des laboratoires comme cela !

- JAR : À quel degré la Franche-Comté, qui plus est le Jura, sont-ils concernés par ces problèmes ?

M FR : La Franche-Comté n’est pas aussi concernée que peuvent l’être les départements du Sud Ouest : ce n’est pas une région ultra spécialisée en grandes cultures. Les apiculteurs ne travaillent pas que sur des miels issus des productions céréalières. Mais ces cultures nous sont tout de même indispensables. Et inversement, l’apiculture est indispensable à ces cultures. On devrait davantage tenir compte du fait que l’abeille génère un produit agricole en dehors de l’apiculture, par le biais de la pollinisation des fleurs. En plus, on sait que l’abeille est beaucoup plus sensible que l’homme aux évolutions du milieu. C’est un fabuleux témoin de ce qui peut nous arriver sur le long terme, si nous ne maîtrisons pas mieux les matières toxiques.

- JAR : Au-delà des mesures d’interdiction rapide du

Régent et du Gaucho, que demandent les apiculteurs sur le moyen terme ?

M FR : Nous ne souhaitons qu’une chose : travailler et produire du miel en toute quiétude. Nous souhaiterions également que la recherche agricole et la recherche en général reprennent. Aujourd’hui, tous les secteurs de la recherche sont sinistrés, si ce n’est inexistant. Je crois que cela doit devenir prioritaire à l’avenir, pour l’apiculture et pour l’ensemble de l’agriculture. Pour moi, l’urgence aujourd’hui est de dépassionner le débat et de ne pas se positionner en adversaires des producteurs de céréales. Comme j’ai déjà pu le dire, je comprends très bien les problèmes que cela pose aux agriculteurs. Mais les vrais responsables sont les laboratoires qui commercialisent ces pesticides. C’est à eux d’assumer leurs responsabilités.

Propos recueillis par Étienne Grosjean




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