Le Jura Agricole et Rural
A contre-courant
Jura agricole et rural
Publié le:  11 avril 2005
Page 13 

Je lis toujours avec beaucoup d’intérêt les pages apicoles que nous recevons désormais chaque trimestre. Bravo pour l’initiative et pour les auteurs qui acceptent de donner un peu de leur temps à la collectivité. La lecture des Numéros 5 et 6 m’interroge en matière de lutte contre le parasite Varroa : l’auteur cite 4 produits chimiques utilisables (deux n’ayant pas l’AMM) et aucune allusion n’est faite à d’autres méthodes possibles. Personnellement, je n’utilise plus la chimie dans mes ruches, pour partie depuis 10 ans ; pour l’ensemble depuis 4 ans, d’où mon titre : “À contre-courant”.

Les raisons de ce choix :

Les limites des traitements chimiques.

- Dans l’urgence, le péril apparent, la mort des colonies, qu’il convient de limiter, impose à l’apiculteur, récolte oblige, l’utilisation de produits chimiques pour détruire les varroas. Il faut alors se poser la question suivante : les produits mis en œuvre perdent-ils leurs propriétés après avoir agi utilement ? Le milieu qui les a reçus et les abeilles qui en ont ressenti les bienfaits protecteurs ne sont-ils pas modifiés, physiologiquement s’entend, et qu’en pensent in fine les “physiologies consommatrices” ? Ce débat est d’une actualité brûlante en cette année 2004, car il alimente nombre de polémiques à propos du Régent et du Gaucho. Et si l’abeille était un marqueur écologique au même titre que le chabot ou la lamproie de Planer dans nos rivières ? Voilà une question que l’on commence à entendre dans certains milieux scientifiques. Nous voyons apparaître en toile de fond les limites du traitement chimique et des interventions de l’Homme sur notre environnement.

- Par ailleurs, aucun traitement à l’heure actuelle ne s’est montré efficace à 100% et il n’est pas possible d’éradiquer définitivement Varroa de quelque région que ce soit. Il reste toujours, même après un traitement très bien conduit, quelques individus qui permettront cependant à l’acarien de repartir à l’assaut de nos colonies. Varroa ne manquera pas, ou n’a déjà pas manqué, de développer des phénomènes de résistance face à certaines molécules encore très efficaces actuellement.

- Plus simplement, que peut-on penser de l’utilisation de la chimie dans nos ruches lorsque l’on sait, à titre d’exemple, que la quantité de Fluvalinate utilisée pour traiter 10 ruches est la même que pour traiter 1 hectare de colza, que la molécule est construite autour d’un acide aminé soufré, la valine, produit très stable dans le temps et fait pour s’accrocher sur les acides gras poly-

insaturés de la peau des insectes et des plantes… mais aussi, par voie de conséquence, sur les cires de nos ruches dans un milieu protégé.

Mes observations sur le terrain.

- Il y a 10 ans, nous avons choisi, pour voir, de ne plus traiter chimiquement la moitié de nos ruches, parce que dans le village voisin, un

rucher conduit selon les méthodes anciennes –ruches en paille sans traitement–, continuait à vivre et à récolter.

- Il y a 4 ans, un de nos ruchers a été atteint de plein fouet par un traitement insecticide (cyperméthrine) vraisemblablement mal dosé sur les colzas. 9 ruches sont mortes (elles faisaient partie du lot traitement au Fluvalinate pour 7 d’entre elles) 5 en réchappèrent (elles faisaient toutes partie du lot sans traitement chimique). D’où notre décision de généraliser une méthode moins agressive pour les colonies.

Les moyens d’une lutte sans chimie :

Le changement périodique des reines.

- À mesure qu’une reine vieillit, le nombre relatif des “œufs”, donnant des mâles, qu’elle dépose dans les alvéoles, croît . Or, on sait que le coefficient de multiplication d’une femelle Varroa dans le couvain de mâles est de 3,5 contre 1,5 dans le couvain d’ouvrières. Changer la reine tous les deux ans minimum, c’est déjà lutter contre le développement rapide du parasite dans la colonie considérée.

- Par ailleurs, utiliser des reines jeunes, c’est augmenter le nombre d’abeilles qui n’auront pas été parasitées pendant le développement larvaire, toute population de parasites égale par ailleurs.

La sélection de souches à reproduire.

- Dans un même rucher, toutes les colonies, face à Varroa, ne réagissent pas de la même manière. Les colonies faibles ou déjà malades sont plus sensibles. Parmi les colonies fortes, certaines abritent plus de parasites que d’autres sans que les raisons puissent être précisées : phérormone ou comportement hygiénique ? Ce critère est retenu dans la sélection… parmi d’autres.

- Si dans le passé (cf. stage d’élevage de reines en Franche-Comté il y a plus de 10 ans) notre préférence allait vers la recherche des abeilles à vie longue, il faut préconiser au contraire des abeilles à vie courte parce que leur reine est une grosse pondeuse.

Le piégeage sur le couvain de mâles.

- Lorsqu’elles en ont le choix, les femelles Varroa préfèrent les cellules du couvain de mâles à celles du couvain d’ouvrières. Ainsi Schulz dans une étude datant de 1984 note qu’en mai, le couvain de mâles est préféré au couvain d’ouvrières dans la proportion de 8,6 à 1. Sulimanovic arrive à des valeurs assez proches de 7,2 à 1.

- Plusieurs auteurs proposent de faire construire par la colonie un ou plusieurs cadres de cellules mâles dans lesquels la reine va venir pondre. Lorsque toutes les cellules sont operculées, on retire les cadres de la colonie et l’on détruit le couvain. Cette pratique est efficace sur des colonies faiblement atteintes. Notons cependant les risques d’affaiblissement du patrimoine génétique et de consanguinité du fait de la rareté des mâles.

Le blocage de la ponte et le piégeage sur le couvain d’ouvrières.

- De Jong dans deux études concomitantes datant de 1981 a observé que la construction de cellules royales dans une colonie provoque l’accroissement immédiat du nombre d’entrées de femelles Varroa dans les cellules de couvain.

- Infantidis (1983) a, le premier, clairement démontré que les femelles Varroa ne pénètrent dans les cellules contenant des larves âgées que quelques heures avant leur operculation définitive.

- Ces deux faits sont mis à profit pour piéger Varroa lors d’un blocage de ponte (que l’on trouve décrit dans les ouvrages spécialisés), la formation de jeunes colonies, ou encore lors de l’enruchement d’un essaim.

Notre pratique :

L’élevage et le changement périodique des reines.

- C’est une activité qui fait l’objet de stages dans le cadre des activités de notre coopérative, je ne m’étendrai pas sur ce point. C’est pour nous, depuis plus de 30 ans, la base de notre apiculture et c’est vraisemblablement un des piliers permettant de maintenir en vie les colonies et récolter miel et pollen en regard de la pression que Varroa exerce sur nos colonies.

Piégeage dans le couvain de mâles.

- Au tout début de la floraison des colzas dans ma région, nous plaçons un cadre muni d’une amorce de cire gaufrée de chaque côté, mais à 10 jours d’intervalle, et en périphérie du couvain. La construction va être rapide en cellules à mâles et la reine va venir pondre. Trois semaines après, les deux cadres sont retirés et peuvent prendre trois destinations :

A) Si les cadres proviennent d’une ruche sélectionnée pour l’élevage des mâles, ils sont placés en couveuse jusqu’à la naissance des jeunes qui sont débarrassés des varroas par chauffage ( 42-44° pendant 10 minutes, saturation en eau 80%), puis réintroduits dans les ruches à mâles.

B) Une variante existe : il suffit de placer les cadres directement dans les ruches à mâles et de procéder au traitement chimique habituel. (Précaution : les ruches à mâles ne sont pas mises à la récolte).

- C) Si les cadres proviennent d’une ruche non sélectionnée, couvain, miel et pollen sont passés à la presse.

- L’opération est répétée deux fois consécutivement. Un aménagement des ruches permet de retirer facilement les cadres à mâles et sera décrit dans un autre article.

Piégeage dans le couvain.

- Deux règles doivent être connues : A) La femelle Varroa se laisse enfermer dans les cellules juste avant l’operculation, soit 8 à 9 jours après la

ponte de la reine. B) La ruche doit être orpheline et sans couvain ouvert.

- Nettoyage des essaims : lors de la mise en ruche de l’essaim sur cire gaufrée, nous plaçons en son centre un cadre sans abeilles, avec du couvain ouvert prêt à être operculé, prélevé dans une autre ruche. Ce cadre sera retiré 10 jours plus tard et détruit.

- Nettoyage lors d’un blocage de ponte : trois méthodes sont à notre disposition et décrites dans l’ouvrage de Pierre Robaux, “Varroa et Varroatose”, édition OPIDA 1986.

- Nettoyage lors de la création de jeunes colonies : lors de la rotation des colonies, la ruchée à remèrer est maintenue orpheline ou sans ponte (encagement de la reine) pendant 10 jours. Elle est ensuite partagée en trois ruchettes avec introduction chaque fois de deux cellules royales ou d’une reine vierge. 8 jours après, lors du contrôle de l’introduction, nous plaçons un cadre de couvain ouvert sans abeilles au centre de la colonie. Ce même cadre est retiré et détruit au bout de 10 jours.

Conclusion :

Je suis conscient que les pratiques proposées ne s’appliquent pas actuellement au plus grand nombre. Je crois, pour ma part, que les traitements chimiques utilisés actuellement ne peuvent être qu’un palliatif, cette étape intermédiaire est un sursis avant l’accoutumance du parasite et ce sursis doit être mis à profit pour rechercher ou créer par la sélection, l’élevage et les croisements, un type d’abeilles plus résistant à Varroa.

Piégeage en ruche modifiée : Un système d’ouverture permet de placer, à l’arrière des cadres de corps, deux cadres à la dimension Claerr et amorcés par un début de cire gaufrée. Cette ouverture permet aussi un suivi très précis du développement de la colonie à l’aide du “cadre témoin de Patscke”. Nous reviendrons sur ce type d’aménagement dans un autre article




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