Le Jura Agricole et Rural
Les agriculteurs en première ligne
Qualité de l'eau
Jura agricole et rural
Publié le:  24 octobre 2007
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Pour Jean Peytavin, les solutions techniques existent pour réduire drastiquement l’emploi des herbicides (-50% en 10 ans). C’est désormais une question de volonté politique

Marc Benoît, agronome de l’Inra et Jean Peytavin, de l’agence de l’eau Rhône - Rhin - Corse étaient les invités du Crédit mutuel pour une conférence sur la thématique de la qualité de l’eau, devant 800 élèves de l’enseignement agricole de Franche-Comté.

L’eau, c’est la vie… Cet axiome est une évidence a priori partagée par tous. « La nouveauté, c’est la prise de conscience que l’eau est une ressource naturelle qui se raréfie. Si ce ne sont pas les agriculteurs qui s’occupent du problème de la préservation de la qualité de l’eau, d’autres le feront à leur place. Techniquement, c’est toujours possible : on sait refaire de l’eau potable avec de l’eau polluée. Plus elle est polluée, plus le coût de l’opération est élevé… et plus il y aura des bénéfices pour l’entreprise de traitement qui s’en chargera ! », déclare Marc Benoît.

L’ingénieur agronome ne parle pas la langue de bois, pas plus que Jean Peytavin, qui dresse un tableau assez dramatique de la situation. « Actuellement, ce sont 70 000 tonnes de produits phytosanitaires qui sont épandues sur le territoire. On retrouve 157 molécules différentes dans les eaux superficielles, dont certaines anciennes comme l’atrazine, et on note une explosion phénoménale du glyphosate et de son produit de dégradation. Dans les eaux souterraines, 51 matières actives, dont l’atrazine en quantité importante, et qui ne diminuent pas. »

Confusion des genres

En cause, selon Marc Benoît, le poids des lobbys du secteur de l’agrofourniture : « Je vais faire un parallèle avec la santé humaine… si c’était votre médecin qui vous vendait les médicaments, vous pensez que ça ne changerait pas ses prescriptions ? Je crois que l’idée de séparation des fonctions de conseil, prescription et vente devrait être appliquée à l’agriculture. Sinon, ça ne sera rapidement plus vivable. Et gardez à l’esprit qu’en cas de problème, les agriculteurs seront en première ligne ! Pendant la crise de l’ESB, qui était devant les caméras ? Des éleveurs, et pas les fabricants d’aliments qui avaient fait des économies de cuisson de quelques degrés. »

Pour Jean Peytavin, la solution est claire. « La seule voie est de diminuer drastiquement les quantités épandues. » A la question de l’auditoire sur l’intérêt des OGM pour diminuer l’usage des produits phytosanitaires, l’ingénieur de l’Inra est catégorique : « L’essentiel des molécules que l’on retrouve dans les eaux sont des herbicides. Or les OGM n’apportent pas de solutions qui permettraient de réduire les herbicides. » Voire, au contraire, certains étant même plus tolérants aux herbicides… « Ne nous leurrons pas, pensons plutôt à des successions culturales plus longues, pour réduire la pression des ravageurs et des mauvaises herbes et diminuer les quantités de produits nécessaires pour les contrôler. A l’Enesad de Dijon, il y a une expérimentation en cours sur ce thème, qui étudie l’évolution du stock de graines adventices dans le sol. Pour faire simple, plus on a de la diversité, et plus on limite le risque d’avoir des ennuis. »

Exemples concrets

Des exemples concrets, partagés par l’assistance sous forme de petits films, incitent toutefois les deux intervenants à l’optimisme. C’est le cas du témoignage de Nicolas Blanc, agriculteur à Boursières en Haute-Saône. L’éleveur a construit une fumière couverte afin de réduire le volume des déjections de son troupeau laitier, et de mieux protéger la rivière et la nappe phréatique toutes proches. « Le fumier sec, plus dur et solide, est plus facile à épandre et mieux réparti. J’ai aussi mis en place des couverts végétaux qui évitent le lessivage et jouent le rôle d’engrais verts. »

Pour la ferme du lycée agricole de Vesoul, c’est Nicolas Picard qui détaille les travaux d’expérimentation et de démonstration conduits par cet établissement, sur le thème du développement durable. « Nous testons plusieurs techniques culturales innovantes pour désherber en réduisant l’emploi des herbicides : herse-étrille, houe rotative, désherbineuse… L’intérêt de ces essais est multiple : technique et économique, puisque nous allons jusqu’au rendement et au calcul des marges dans les itinéraires techniques que nous réalisons. » Sans oublier l’aspect pédagogique, à travers le public d’élèves et d’adultes qui fréquentent l’établissement. « Toutes ces actions sont aidées financièrement par l’Agence de l’eau, précise Jean Peytavin. Sur notre bassin Rhin – Rhône – Corse, nous distribuons 60 millions d’euros sous forme de subventions au secteur agricole. Si on veut des résultats sur l’eau, il est impératif de coordonner les efforts. »

La fruitière d’Arsure-Arsurette, dans le Jura, a pour sa part, investi dans l’intégration paysagère de la fosse d’épuration des eaux usées. « Pour un litre de lait travaillé, on produit à peu près un litre d’eau usée. Cela veut dire 20 000 litres par jour. », précise le fromager. Il s’agit bien entendu des eaux de lavage des installations, contenant résidus de lait et lessives.

Toujours aussi parlant, l’exemple de la communauté de communes de la vallée du Rupt, au nord-ouest de Montbéliard, qui compte 7 à 8 000 habitants. « En 2003, nous avons frôlé la catastrophe : on dépassait 15 fois les normes autorisées… », se souvient le président. En cause, des pratiques agricoles incompatibles avec la potabilité de l’eau de la source. Bilan, il a fallu bâtir une usine d’épuration, avec filtres et membranes.

Malgré l’aide de l’Etat et de l’Agence de l’eau à cette réalisation, le consommateur paie une partie de la facture : « le surcoût est évalué à environ 0,35 euros/m3 ». Parallèlement, des conventions ont été passées avec les agriculteurs exploitant sur le bassin versant : remise en pâture de terres cultivées, changement de pratiques de désherbage… « Les maires disposent des données d’analyse de l’eau effectuées par la DDASS : la dégradation de la qualité de l’eau de la source ne s’est pas faite du jour au lendemain. Je pense qu’on a souvent un manque d’anticipation. Quand on doit agir en curatif, c’est toujours beaucoup plus cher », remarque Marc Benoît.

Externalisation des coûts

« Les élus sont souvent pris entre le marteau et l’enclume, reconnaît pour sa part Jean Peytavin. Aujourd’hui, dans un cas pareil, l’Agence de l’eau ne prendrait pas en charge une partie du financement du filtre sans avoir au préalable l’engagement de tous les agriculteurs du secteur. Pour nous la question est réglée sur le plan technique, on sait préserver l’eau par des itinéraires techniques adaptés, le désherbage mécanique, la remise en herbe de certaines parcelles : les appliquer est une question de volonté politique. Mais demain si l’agriculture n’arrive pas à sortir une eau potable, de qualité, la société lui demandera tout simplement d’aller ailleurs. »

En arrière-plan, les deux spécialistes évoquent aussi le réchauffement de la planète « qui va renforcer les aléas climatiques, puisque la météorologie c’est une affaire de circulation de fluides, et que plus la température augmente, plus les fluides se déplacent rapidement », et les tensions nord-sud à prévoir dans les prochaines années. « L’heure est proche où on nous demandera des comptes, à nous pays industrialisés, sur notre gestion des ressources naturelles, qui sont le bien commun de l’humanité. Faire de l’élevage de taurillons engraissés avec du maïs irrigué (1 700 m3/ha), c’est un choix de société. Il faut juste prendre conscience que dans le prix de la viande de ces taurillons, il manque une bonne partie des coûts de cette production, comme le retraitement de l’eau polluée par cette culture pour la rendre à nouveau potable.

C’est ce qu’on appelle en économie l’externalisation des coûts. Si ce n’était pas le cas, le bœuf à l’herbe, élevé sur prairie naturelle serait plus attractif économiquement. L’enjeu de l’agriculture de demain, c’est d’augmenter l’efficacité écologique des productions. Or les aléas économiques qu’entraînent la libéralisation des échanges et les aléas climatiques compliquent la mise en place de nouvelles solutions », conclut Marc Benoît.


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