Publié le 01/06/2020 à 00:00 / Jura Agricole

FANAGE

Entre 2014 et 2018, diverses études ont été menées par Eva Jura sur le fanage, avec une dizaine d'éleveurs du Grandvaux et du GVA de Nozeroy. La période est l'occasion de revenir sur les enseignements qui en ont été tirés.

Pas de recette miracle mais la matière sèche en point de mire...

Le but n'était pas d'écrire la formule magique pour obtenir le foin ultime mais de vérifier quelques hypothèses et si certaines pratiques étaient efficaces. Eleveurs et techniciens, chacun est venu avec ses pratiques et ses théories, pour tenter de se confronter à la réalité des chiffres.


Des protocoles basés sur des analyses fourragères et de l'enregistrement


Nos protocoles ont évolué durant ces 5 campagnes d'essais fourragers. Mais la ligne de conduite globale est restée la même : mesurer le gain de matière sèche et la perte de valeurs nutritives au cours de la phase de séchage (Matières Azotées Totales, Cellulose Brute, Unité Fourragères Lait,...), avec une rigueur croissante et ce grâce à la persévérance des éleveurs et des techniciens de secteur.
Nous avons donc opéré des prélèvements, à différentes étapes du fanage, que nous avons fait analyser dans la foulée. Si les mesures ont tout d'abord été réalisées lors de la fauche et récolte la première année, nous avons opéré des prélèvements à chaque passage de matériel les années suivantes (faucheuse, pirouette, andaineur, récolte) afin d'analyser où se situaient les pertes et quelles pratiques les limitaient.
Une dizaine de parcelles ont été suivies chaque année sur les 3 dernières campagnes. Des études et analyses supplémentaires sont nécessaires pour solidifier ces premiers résultats.


La mise en andains du soir, espoir ?


En 2014, 4 éleveurs du canton de Nozeroy ont voulu tester une pratique que certains avaient : la mise en andains de nuit. Il s'agit de mettre en andain le foin chaque soir afin que la rosée ne vienne pas réhumidifier tout le foin étalé et ralentisse le séchage. Les limites de cette pratique semblaient résider dans le fait que le foin était beaucoup manipulé et que cela pouvait occasionner des pertes en feuilles et donc en valeurs nutritives.
Chacun a choisi une parcelle de son tour de fauche et en a fait la moitié en méthode « sans andains de nuit » et l'autre « avec andains de nuit ». Les prélèvements ont été faits à la fauche et à la récolte.
Il s'est avéré que, malgré des disparités entre élevage, la méthode « avec andains de nuit » permet bel et bien au foin de sécher plus vite (76.8% MS contre 75.3% MS pour le « sans andains ») mais pas significativement. Cependant on note des valeurs énergétiques quasi identiques (0.79 contre 0.80 UFL) et surtout une valeur MAT plus faible de 1% sur la partie faite avec « andains de nuit » ! L'hypothèse de la perte de feuilles par trop forte mécanisation est permise. Néanmoins, lors de cette étude de Juin 2014, il n'y avait pas de rosée car le temps était déjà aux fortes chaleurs, donc la « protection » contre la réhumidification n'a peut-être pas pu être vérifiée...


Le nombre de coup de pirouettes, un miroir aux alouettes ?


C'est une hypothèse tenace chez certains mais plausible techniquement : plus on « brasse » son fourrage, en voulant le faire sécher plus vite, plus on peut occasionner des pertes notamment en feuilles.
La compilation des données des 5 campagnes nous montre que le nombre d'interventions n'est un facteur que légèrement négatif sur les valeurs du fourrage récolté. Ce qui signifie qu'on n'obtient pas forcément un foin médiocre en le fanant 5 ou 6 fois mais que globalement on a plutôt intérêt à ne pas mettre de coups de pirouette inutiles, sous peine de donner un coup d'épée dans l'eau, voire pire...
C'est l'expérience qu'a connu l'un de nos participants. Adepte d'un 3e passage de pirouette, nous avons soumis sa méthode aux analyses et le verdict est sans appel : après le 3e coup de pirouette il a gagné 3.3% de MS (passant de 78.1%, déjà quasi sec à 81.4%) mais il a perdu 0.03 UFL/kg de MS (0.73 à 0.70, conséquent sur la réponse en lait) et 0.7% de MAT ! Il a donc supprimé immédiatement un tour de fanage.


Vitesse de séchage, semaine de 30h ou 60h ?


C'est l'enseignement majeur de ces études : plus le séchage est rapide, plus la plante garde sa valeur ! Tant que la plante contient de l'eau elle continue à vivre et puise ainsi dans ses réserves, entrainant une baisse de valeur alimentaire. Bien sûr il y a des exceptions à la règle, mais une fois toutes les données compilées, la vitesse de séchage est synonyme de moindre perte de valeurs nutritives.
Pour exemple, l'éleveur ayant le moins de pertes obtient un séchage de son fourrage en une trentaine d'heures. Mais au-delà de ce délai réduit, c'est l'autre extrême de l'échelle de temps qui est intéressante : on note qu'au-delà de 60 heures (2.5 jours) après la fauche, on a une nette perte de valeurs fourragères dans 66% des cas !
Le séchage en grange procure un net avantage lorsqu'on lui fait confiance car il permet de rentrer un fourrage à 70 voire 60% de MS quand on a besoin qu'il atteigne 80% en séchage au sol en balles rondes.


Avoir un séchage en grange pour s'en servir ?


La confiance dans son installation de séchage en grange, voilà la question qui s'est posée à une participante (et probablement à d'autres) lorsqu'elle a découvert le taux de MS auquel elle récoltait son fourrage en 2016 : 89.9% ! « A quoi ça sert d'avoir un séchage en grange pour récolter à 90% de MS ? ».
Depuis, cet élevage ne cesse de tenter de récolter de plus en plus tôt pour laisser faire le travail à leur outil de séchage en grange. Triple gain à la clé : valeurs fourragères, rentabilisation de l'installation et temps de travail lors des chantiers de fanage. On comprend que l'appréciation de ce fameux taux de matière sèche, comme l'indique Anthony Uijttewaal, est un élément crucial dans la réussite de son foin.


La fertilisation, un risque à prendre ?


Les résultats qui vont suivre sont à prendre avec des pincettes car elles reposent sur un petit nombre de données mais ils posent le débat.
Nous avons enregistré les pratiques de fertilisation de certaines parcelles suivies dans l'étude fanage de 2017. Il se trouve que plus les parcelles reçoivent de l'azote, moins la valeur UFL est élevée. Concrètement on passe de 0.81 UFL pour 30 UN à 0.68 UFL pour 70 UN.
L'hypothèse posée est qu'une prairie recevant beaucoup d'azote risque de dépasser plus rapidement le stade optimal de récolte. Le rapport tige sur feuilles va très vite augmenter et les fourrages vont vite perdre de la valeur. L'objectif recherché quand on apporte de l'azote est d'avoir du rendement mais attention au risque de la valeur du futur fourrage, notamment lors d'années pluvieuses. Raisonner ses apports selon la précocité et le potentiel de ses parcelles est une manière de ne pas mettre tous ces œufs dans le même panier.


Les sucres solubles : l'hypothèse suisse vérifiée...


Depuis quelques années, le laboratoire d'analyses Cesar nous propose la recherche des sucres solubles, synonyme d'appétence et surtout de valeurs énergétiques élevées.
En 2017 nous avons enregistré les heures de fauche qui allaient de 9h30 à 19h00. Nous avons comparé ces heures aux taux de sucres de l'échantillon prélevé juste après la fauche et les résultats sont conformes à ceux de la recherche suisse ! Les échantillons du matin ont une moyenne de 105g de Sucres Solubles par kg de MS contre 132g dans les échantillons de l'après-midi. Les chercheurs suisses expliquent que les sucres montent dans la plante au cours de la journée et sont consommés la nuit, notre étude 2017 montre que les fourrages jurassiens fonctionnent de la même façon.


Et demain ?


L'analyse du taux de MS en direct et l'appréciation « à l'œil » reste incontestablement le défi pour la maîtrise de ce moment crucial de la récolte, que l'on soit en séchage au sol ou en grange. Le contexte 2020 a empêché des tests avec différents appareils de mesure de matière sèche mais ceci n’est que partie remise pour 2021. C’était en tout cas le souhait des participants aux différentes études présentées dans cet article.

Le type de matériel utilisé est une question qui revient souvent lors de la présentation de ces chiffres : Conditionnement ? Allure ? Vitesse de rotation ?... Des réflexions sont en cours également pour les années à venir sur ce thème. La fertilisation, méritera aussi une expertise approfondie pour trouver le juste équilibre entre quantité et valeur.

Il sera important de pouvoir émettre des recommandations en fonction du type de prairies, du stade de fauche, etc… Beaucoup de chemin reste à parcourir mais les études ne sont pas légion et nous comptons bien vous apporter matière à réflexion prochainement.

Pas de recette miracle donc, mais est-ce une si mauvaise nouvelle pour conserver de la diversité dans les foins jurassiens et donc leurs fromages ? Chaque participant a tiré des enseignements notamment sur le nombre de coups de pirouette, l’utilisation du séchage en grange ou les différentes manières de faner une prairie temporaire avec des légumineuses d’une prairie naturelle. L’hiver se joue en ce moment, prenons le temps d’observer !

 

Vincent Mamet et Florian Anselme